5.7.14

Heterotopias (1) . Dans le silence des forêts.
















Pourquoi ce frisson à la vue d'une cabane? Frisson de convoitise et morsure au coeur devant le signe d'un Paradis perdu, d'un temps où l'on s'abritait du soleil sans perdre la vue des étoiles au coeur de la nuit la plus noire. Frisson de désir qui nous ferait délaisser le plus élégant des châteaux pour une cabane de moine dans le silence des forêts. C'est que la cabane n'est pas la réduction d'une maison en miniature, la réplique d'un modèle inaccessible. Non la cabane, c'est l' hétérotopie par excellence, un espace autre, en retrait du monde. Un lieu où l'on échappe à la tyrannie du quotidien et de l'horloge avec sa cohorte de corvées et de soucis; ni lave-vaisselle, ni réveil dans une cabane, pas de superflu, juste l'indispensable pour un coeur solitaire au repos. La cabane se vit seul, égoïstement, dans l'affranchissement de la pesanteur des corps. Aucune fonction organique en ce lieu, on ne fait qu'y abriter son imaginaire.   
C'est un espace en rupture, de violence exorcisée, de cruauté désarmée, un refuge de douceur et de tendresse où le temps ne blesse plus. C'est le placard de l'enfant retranché dans ses rêves, c'est l'île aux câlins dans le lit des parents, c'est un petit théâtre d'ombres dans le crépuscule de la chambre, c'est la maison primitive telle que la décrit Claude-Nicolas Ledoux dans son Traité d'architecture, un arbre et son ombre. C'est un lieu sacralisé dans lequel on n'entre pas sans être invité par les mots magiques, "on dirait que...". C'est 'notre maison' mais c'est toujours 'ma cabane', le lieu de l'archéologie de soi, où l'on se retrouve infans, sans parole. Le lieu des rébellions et des renversements, où redescendre en soi-même pour réinventer tous les possibles.  













1 François Houtin, Les  Cabanes du jardinier
2 Valérie Albertosi, Croquis d'idée
3 Antoine Grumbach, La maison primitive
4 Carl Norac, Claude K. Dubois, L'île aux câlins,  petite bibliothèque de l'école des loisirs, février 2004






Ce petit texte m'a été inspiré par Marianne Evennou qui imagine  de si jolis refuges de douceur et de tendresse et par Cat qui m'a fait découvrir le texte de Michel Foucault sur les Hétérotopies que je mastique depuis, comme dans Les mots doux de Carl Norac et Claude K. Dubois. J'en ai longtemps gardé les joues toutes gonflées...




On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres, des différences de
niveaux, des marches d'escalier, des creux, des bosses, des régions dures et d'autres friables, pénétrables, poreuses. Il y a les régions de passage, les rues, les trains, les métros ; il y a les régions ouvertes de la halte transitoire, les cafés, les cinémas, les plages, les hôtels, et puis il y a les régions
fermées du repos et du chez-soi. Or, parmi tous ces lieux qui se distinguent les uns des autres, il y en a qui sont absolument différents : des lieux qui s'opposent à tous les autres, qui sont destinés en quelque sorte à les effacer, à les neutraliser ou à les purifier. Ce sont en quelque sorte des contre-espaces. Ces contre-espaces, ces utopies localisées, les enfants les connaissent parfaitement. Bien sûr, c'est le fond du jardin, bien sûr, c'est le grenier, ou mieux encore la tente d'Indiens dressée au milieu du grenier, ou encore, c'est - le jeudi après-midi - le grand lit des parents. C'est sur ce grand lit qu'on découvre l'océan, puisqu'on peut y nager entre les couvertures ; et puis ce grand lit, c'est aussi le ciel, puisqu'on peut bondir sur les ressorts ; c'est la forêt, puisqu'on s'y cache ; c'est la nuit, puisqu'on y devient fantôme entre les draps ; c'est le plaisir, enfin, puisque, à la rentrée des parents, on va être puni.



Michel Foucault, Les Hétérotopies, 
France-Culture, 7 décembre 1966




23.6.14

How Far is Far?

L'essentiel est toujours entre la parole et le silence : en suspens.

Antoine Terrasse









Combien de fenêtres, dans l'histoire de nos vies? Et si l'on pouvait se raconter rien qu'en reprenant le fil des fenêtres qui ont marqué nos adresses et nos mémoires.
Ma première fenêtre c'est une tabatière au 30 rue de Lille, d'où j'entends les cloches de Saint Germain et d'où je vois rêver les nuages. Ma deuxième fenêtre s'ouvre sur un minuscule balcon terrasse par lequel j'accède à mon petit chez-moi, qui donne sur une cour d'un drôle d'immeuble dont on me dit alors qu'il aurait  abrité les mousquetaires du Roi, au 56 bis rue Mazarine. 
Et vous, de quelles fenêtres vous souvenez-vous? 




1 Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte sur la mer, 1918-1919



3.6.14

Picking Up the Berries of Ashes


…as if I were only a flower after all and not the map of the country in which it grows.
John Ashbery, Three Poems 






















 Quand la carte n'est pas le territoire*


On passe vite, trop vite et pour finir on ne voit rien. On collectionne des traces, des poussières, des intuitions. On les perd, on les classe, on y revient. On s'y perd. On se retrouve sur d'autres voies, d'autres chemins, d'autres liens. L'Hortus Botanicus devient la métaphore du voyage d'aujourd'hui. Les jardins botaniques, les bibliothèques, ces temples de Salomon ne contiennent ni la sagesse, ni la vertu  mais la folie d'un acte de pure compulsion. On rapporte des spécimens qu'on garde dans un espace clos, celui de notre mémoire, de la mémoire de notre ordinateur, de notre vision transitoire et passagère d'un lieu, d'un moment donné figé dans iPhoto. On pourrait dresser le catalogue de cette grande bibliothèque des oublis, des manques, des 'mal photographiés', des 'pas vus'. Cette collection toujours infinie que notre désir consume. Ce 'il me les faut toutes', auquel on s'échauffe et on se brûle. Cette frustration inaugurale, ce manque tatoué dans notre ADN, cette tyrannie du désir, c'est la vie toute entière, la nature et son avers, le visible et le non visible que l'on voudrait consigner, épingler, étiqueter. Mais à peine le temps d'un soupir, d'un 'ça y était presque' que ces ailes de papillon tombent en poussière et disparaissent.  





1 Hortus Botanicus de Leyde
 2 Hortus Botanicus de Leyde en 1610, gravure de Willem Swanenburgh & Jan Cornelisz
3 Nicolaas Meerburgh, Illustrations of Rare Plants,1775, Cytisus Aethiopicus and Papilio Scylla  
4, 5 Librairie et salle des ventes Burgersdijk & Niermans
6 Eglise Saint Pierre de Leyde,avec les tombes de John Robinson, pasteur des Pilgrim Fathers; et du peintre Jan Steen. Café de paroisse dans l'église.  

   




 *Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010