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18.11.16

Twinkle, Twinkle Little Words. Katherine Mansfield's Gaze into Childhood












If you can't go to the woods, if you can't go to the sea, if you can't cut out a frame of your window, if you can't keep the wild in you, then leaf through The garden Party, open it anywhere and you 'll pick up emerald green treasures twinkling like small epiphanies high above the greyish fragments of your urban day. 



Pip took something out of his pocket, rubbed it a long time on the front of his jersey, then breathed on it and rubbed it again.
"Now turn round!" he ordered.
They turned round.
"All look the same way! Keep still! Now!"
And his hand opened; he held up to the light something that flashed, that winked, that was a most lovely green. 
"It's a nemeral," said Pip solemnly.
"Is it really, Pip?" Even Isabel was impressed. 
The lovely green thing seemed to dance in Pip's fingers. Aunt Beryl had a nemeral in a ring, but it was a very small one. This one was as big as a star and far more beautiful. 


Katherine Mansfield, At the Bay 




Images 1- Found on flickr with no name
Image 2- Book cover of Katherine Mansfield, The Garden Party, Harper Collins Publishers, 2016
Impossible to find the illustrator's name so far. Any clue?   


12.8.16

Sauver quelque chose du temps*. Un jour à Granville

(...) le regard est toujours virtuellement fou.

Roland Barthes**




Deux enfants se tiennent par la main. Un petit garçon en vareuse et une petite fille à la natte. A moins qu'Elle ne se tienne les mains croisées dans le dos pour appuyer son silence. J'aime leurs jambes dont l'absence de dessin appelle la reconstitution de celui qui regarde, l'imprimé fleuri de la robe.
La mer n'est pas loin...
La technique de frottage me touche par sa fragilité. Un dessin d'après photographie, me dit-on. Comment se dégage cette substance photographique ? Qu'est-ce ce qui rend ce tracé si farouchement vivace? L'épreuve du temps à venir, une empreinte insaisissable comme une transmutation de matière ? Le passage du "ça a été" de la photographie au "cela est" de toute éternité du dessin. Peut-être faut-il descendre en soi-même pour trouver l'évidence de cette présence ?** 
Un petit cadre dormant dans mes tiroirs avec son verre soufflé à l'ancienne -une bulle de deux ou trois millimètres vient se poser juste au-dessus de la signature de l'artiste, semblait attendre ce crayon depuis longtemps. Les objets qui nous arrivent en savent-ils plus long que nous ? 






* "Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais." Annie Ernaux,
 Les Années

** Roland Barthes, La Chambre claire

***"Je devais descendre davantage en moi-même pour trouver l’évidence de la photographie" Roland Barthes, La Chambre claire 







Atelier Véronique et Philippe Senlanne 
 34 rue des Juifs 
50400 Granville










Granville est la première ville que je vois du Cotentin, la rue des Juifs ma première étape, un coup au coeur pour cette ville et pour cette rue si singulière avec ses ateliers d'artistes, céramistes, galerie de photos, boutiques d'antiquités, librairie, friperie. Un bonnet de bain des années 50-60 avec des fleurs blanches vu dans la vitrine de Chats-nippés (fermé alors), me trotte encore dans la tête. 






Chats-nippés
58 rue des Juifs
50400 Granville


Frédéric Régnier
Céramique
48 ter rue des Juifs
50400 Granville


Pauline antiquités
59 rue des Juifs
50400 Granville






Photographies : 1- Dessin de Véronique Senlanne 
 2- Atelier Senlanne, vanités en céramique


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3.2.16

Fenêtres irisés et lointains de cristal


Je dis : ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison !
Maison des beaux étés obscurs de mon enfance

Oscar Milosz









Ca commence par une question, obsédante, lancinante, une question qui revient inlassablement et qui jamais ne s'épuise. Qu'est-ce qu'une maison ? Qu'est-ce que la maison ? Je me demande aujourd'hui ce qui fait la magie des maisons dessinées par Marianne Evennou, magie qui ne se sent pas toute entière dans les images mais qui s'impose dans le réel. Une phrase de Gaston Bachelard m'indique un chemin. "L'enfance est certainement plus grande que la réalité." Oui c'est peut-être cela, ce qui fait l'essence des maisons de Marianne, la disparition de toute échelle, le brouillage des repères, le basculement dans un territoire au-delà du réel, au-delà des frontières de la géométrie naturelle. Elle redonne aux appartements parisiens qui ne sont qu'horizontalité, la verticalité qui leur manque. Elle rend à un studio de 11m2 aussi bien qu'à un loft démesuré la cave et le grenier, la rêverie de l'enfant qui s'ennuie à l'attique comme la cachette du chat qui pelote(mémoire des chats vagabonds qu'elle recueillait dans sa cave en cachette des adultes ?). Ce qui frappe quand on entre dans son minuscule pied à terre parisien c'est qu'il ne dit rien de ses dimensions, il serait impossible sans être géomètre de lui assigner une surface tant il invite, au coeur de la ville, dans une maison de campagne de théâtre avec cheminée, garde-manger sur la cour intérieure, alcôve où cacher ses lectures, bureau-bibliothèque-cabinet de curiosités, salon de bain tout en douceur. La maison est "corps de rêveries", moins son souvenir est précis, défini, caractérisé et plus elle accède à l'essence de son être nous dit Bachelard. C'est bien cela... La maison de Mariannne est dans "le flou et le fou".  Elle ne s'ancre pas dans le réel, elle l'effleure. Alors quoi, comment? Par les couleurs fanées savamment choisies qui évoquent la salle à manger d'une maison de province, l'antre secret d'une amoureuse de lanterne magique. C'est une rêveuse de rideaux et de plis, un pan de tissus cache ou dévoile un espace insoupçonné. Un ciel de lit protège le dormeur des fantômes de la nuit. Aucun espace ne peut se suffire de n'être que ce qu'il est mais doit s'accroitre et se plier à son désir. Une bibliothèque se fait cathédrale, un monte-charge bibliothèque, un réduit dérobant d'anciens tuyaux de cheminée la niche d'un poêle à bois, et c'est tout l'espace qui bascule dans la mémoire des ateliers d'artistes du début de siècle, ouvrant des ressources insoupçonnées à notre conscience des volumes. Pas ou peu de fenêtres ? L'oeil de la maison sera non pas à l'extérieur mais à l'intérieur. Si elle a le pouvoir de faire advenir la verticalité, elle a aussi celui de renverser les catégories usées du dedans et du dehors. Elle fait exploser les représentations de l'habitus. Elle défamiliarise. Le plan de travail de la cuisine devient escalier, le patio intérieur ouverture sur le dehors, les fenêtres des écrans qui dessinent le monde à son envie. Car cette faiseuse d'images travaille l'intérieur avec le souffle de l'extérieur, ce n'est rien moins que le ciel de Paris qu'elle fait entrer sous les toits, et le vent bruire dans les chenets. Ce n'est pas une formule, c'est le produit d'une rêverie profonde, de celle qui transmute la matière. Le ciel et le sol se renversent parfois pour refléter des pas qui se logent dans le bien-être heureux d'un espace aux frontières indéfiniment repoussés à la limite du possible et du rêvé, entre mémoire et réalité. Il y a dans les maisons de Marianne des "privilèges de profondeur" qui rendent à n'importe quel réduit sa cosmicité. A Paris les maisons n'ont pas de racines, Marianne naturalise nos chambres des villes, leur restitue une simplicité primitive, leur rend leur fonction première de nid, de coquille. Faisant sienne la formule de Rimbaud "Tout ce qui brille voit", ses maisons sont des bougies allumées dans la nuit, des étoiles qui brillent sur l'asphalte. Les éclairages à profusion de ses intérieurs donnent à celui qui les maitrise le jour ou la nuit, l'aube ou le crépuscule. La maison se fait paupière, "la lampe à la fenêtre oeil". Sa cabane étincèle de tout son dépouillement, mais chacun des objets en apparence dérisoires qui font de sa maison une maison-monde, coquillages ramassés sur une plage, cailloux choisis entre tous sur mille chemins de forêt, brindilles et branches hautes, dessins, photo-collages et croquis découvrent un paysage qui abolit murs et cloisons. Si les parois de papier murmurent, tremblent et se déchirent dans la tempête, c'est pour mieux renforcer la valeur de refuge de sa maison toujours ouverte.


Texte inspiré de la lecture de Gaston Bachelard La Poétique de l'espace et titre arraché au poème d'Oscar Milosz Insomnie





Arthur Rimbaud, "Nacre voit", Album Zutique

Photo-collage © Marianne Evennou pour J'attends...





28.5.15

Avec qui passez-vous vos nuits ?



La nature est à l'intérieur. 

Paul Cézanne










La nuit est noire comme une coquille, bientôt elle va s'ouvrir et il en sera fini de son opacité protectrice. Bien calée au creux des pages de mon livre, je flotte je tangue et je chavire. Les pages tournent, les lettres dansent, un paysage de mots se fait jour. Tout semble si clair et si limpide, je ne lis pas c'est le livre qui me lit. J'habite dans ses plis, je dors éveillée entre ses lignes. Je suis si proche de son auteur, il me semble qu'il me parle là maintenant dans la fragilité de ce miracle qui se répète au fil de mes insomnies. Bientôt les premiers oiseaux vont chanter et briser le cercle de silence qui ordonne le monde autour de mon lit. La montée du jour va repousser cette voix, renvoyer cette âme qui s'est tue aux confins de l'espace inhabité. 
Le Tholonet juillet-aout 1960, la lumière est intense. La mer comme un diamant taillé aiguise la pensée fait miroiter les points de vue, à moins que ce ne soit la montagne Sainte Victoire tant de fois peinte par Cézanne qui étale ses nappes et ses failles en grandes vagues bleues sombres. C'est de là que Merleau-Ponty me parle, interroge pour moi, comme pour la première fois ce qui fait la vision d'un peintre, "cette vision dévorante que l'oeil habite comme l'homme sa maison."

"L'oeil voit le monde et ce qui manque au monde pour être tableau."
Soudain ce monde s'ouvre pour laisser voir le dedans du dehors, non seulement je vois clair mais je suis transparente, les objets me traversent. Moi aussi je peux "puiser à cette nappe de sens brut" qui rayonne. Je comprends tout, le passé et le présent. Je suis prise "dans le tissu du monde" comme du temps où de mon enfance j'avais le pouvoir de me mettre dans une fougère, d'être fleur ou nuage. 
"Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe, il faut que sa vision se fasse de quelque manière en elles, ou encore que leur visibilité manifeste se double en lui d'une visibilité secrète."

Des heures de sommeil en moins mais pas de nuits perdues puisque je m'y retrouve étonnée comme d'un premier matin. "La nature est à l'intérieur dit Cézanne." L'enfance n'est pas un temps qui n'est plus, elle est un territoire, une île, un éclair qui jaillit aussitôt retrouvé aussitôt reperdu. 
Qu'en restera-t-il demain matin? 






Le livre lu dans la nuit est L'Oeil et l'Esprit de Maurice Merleau-Ponty. Les citations sont toutes extraites de cet ouvrage écrit au Tholonet à l'été 1960, les dernières vacances du philosophe poète  puisqu'il succombera au printemps suivant d'un arrêt du coeur.  







L’énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaître dans ce qu’il voit alors l’ " autre côté " de sa puissance voyante. Il se voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même. C'est un soi, non par transparence, comme la pensée qui ne pense quoi que ce soit qu'en l'assimilant, en le constituant, en le transformant en pensée -- , mais un soi par confusion, narcissisme, inhérence de celui qui voit à ce qu'il voit, de celui qui touche à ce qu'il touche, du sentant au senti -- un soi donc qui est pris entre des choses, qui a une face et un dos, un passé et un avenir...





 Maurice Merleau-PontyL'Oeil et l'Esprit



Cézanne, La montagne Sainte Victoire vue de la route du Tholonet



6.12.14

Et les fruits passeront les promesses des fleurs. Clémence Veilhan's Ode to Loss













Il y a un mystère des corps, de la transformation, du devenir. Il y a des questions qui semblent si évidentes qu'il serait gênant de les poser. Où est la petite fille qui était nous, où est la vieille femme qui chaque jour prend la place de l'enfant? Où vont les corps qui se transforment, que sont devenues ces petites mains rondes et potelées, ce regard transparent, cette petite tête pensive?
Les robes, les vêtements, sont des peaux qui gardent la trace des corps, des peaux qui transforment la personne, la personnalité. Que devient-on dans la robe de l'autre, dans la peau de l'autre? Est-ce que les mémoires s'échangent? Est-ce que le temps change son cours? Est-ce que les gestes, la voix, les pensées bougent? Pourquoi garder certains vêtements comme des reliques, comme les gardiens d'un moment qui ne sera plus jamais. Pourquoi cette douleur à se séparer de vieilles gangues?
Dans sa série Je n'ai jamais été une petite fille, la photographe Clémence Veilhan pose ces questions peut-être, et d'autres encore quand elle demande à de jeunes femmes d'endosser la robe verte de taffetas, à col claudine de son enfance. La contrainte est toujours la même, enfiler la robe, penser à son enfance. Une pellicule de trente-six poses pour chaque sujet, une photographie argentique avec temps de pose très long. Trente-six poses c'est beaucoup et c'est peu, pour garder une  forme de sacré, une tension, une vérité.
D'ou vient que ces photos exercent un tel envoûtement, un charme si puissant qu'on voudrait pouvoir les regarder longuement, dans la solitude, dans le retour sur soi, sur sa propre enfance. Chaque photo raconte une histoire, les mains les doigts les bras les jambes les pieds parlent. Les visages les yeux les bouches les cheveux disent. Mais on ne voit pas les pieds, ce sont des portraits en plan italien. Et pourtant on voit les pieds, on voit plus que ce qui est montré, on voit loin très loin dans le passé et dans le futur, on voit ce qui n'est pas visible et qui pourtant circule, cette énergie de la robe, cette énergie des intimités qui se brouillent qui se dédoublent qui se superposent et se morcèlent pour mieux se reconstruire, pour nous donner de la joie. Ces femmes qui comme des guirlandes de papier se donnent la main symboliquement, toutes sans exception ont accepté de revêtir cette robe, de partager ces émotions qui les grandissent. A regarder longtemps, à regarder vraiment, un frisson nous parcourt, c'est une véritable anamnèse que la photographe fait advenir dans le mystère de sa chambre noire. Mes mains se sont souvenus, ont soudain pris la pose, ont retrouvé la plasticité de leur cinq ans pour convoquer des souvenirs oubliés, mais pas perdus. Rien ne se perd, tout attend comme le fruit dans le bourgeon.




Galerie Laure Roynette

Et les fruits passeront les promesses des fleurs
20 rue de Thorigny
75003 Paris


29 novembre-31 janvier 2015




2.5.14

Order and Disorder. La vie matérielle

Nous sommes là. Là où se fait notre histoire. Pas ailleurs.

Marguerite Duras














La Maison 


La maison, c'est la maison de famille, c'est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d'aventure, de fuite qui est la leur depuis le commencement des âges. Quand on aborde ce sujet, le plus difficile c'est d'atteindre le matériau lisse sans aspérité, qui est la pensée de la femme autour de cette entreprise démente que représente une maison. Celle de la recherche du point de ralliement commun aux enfants et aux hommes. 
Le lieu de l'utopie même c'est la maison créée par la femme, cette tentative à laquelle elle ne résiste pas, à savoir d'intéresser les siens non pas au bonheur mais à sa recherche comme si l'intérêt même de l'entreprise tournait autour de cette recherche elle-même, qu'il ne fallait pas en rejeter résolument la proposition du moment même qu'elle était générale.(...) 
La maison manque toujours de place pour les enfants, toujours, dans tous les cas, même celui de châteaux. Les enfants ne regardent pas les maisons, mais ils les connaissent, les recoins, mieux que la mère, ils fouillent les enfants. Ils cherchent. Les enfants ne regardent pas les maisons, ils ne les regardent pas plus que les parois de chair qui les enferment quand ils ne voient pas encore mais ils les connaissent. C'est quand ils quittent la maison qu'ils la regardent. 


Marguerite Duras, La Vie matérielle  P.O.L,  1987









Photographies © Marine Gobled, blog Studio Nord, Bruxelles



3.4.13

Enfance. La déchirure


— Est-ce vrai ? Tu n’as vraiment pas oublié comment c’était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s’échappe… tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant… vers quoi ? qu’est-ce que c’est ? ça ne ressemble à rien… personne n’en parle… ça se dérobe, tu l’agrippes comme tu peux, tu le pousses… où ? n’importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre… 


Nathalie Sarraute, Enfance, 1983





























« Nein, das tust du nicht »... « Non, tu ne feras pas ça »... les voici de nouveau, ces paroles, elles se sont ranimées, aussi vivantes, aussi actives qu'à ce moment, il y a si longtemps, où elles ont pénétré en moi, elles appuient, elles pèsent de toute leur puissance, de tout leur énorme poids... et sous leur pression quelque chose en moi d'aussi fort, de plus fort encore se dégage, se soulève, s'élève... les paroles qui sortent de ma bouche le portent, l'enfoncent là-bas... « Doch, Ich werde es tun. » « Si, je le ferai. »

« Nein, das tust du nicht. » « Non, tu ne feras pas ça... » ces paroles viennent d'une forme que le temps a presque effacée... il ne reste qu'une présence... celle d'une jeune femme assise au fond d'un fauteuil dans le salon d'un hôtel où mon père passait seul avec moi ses vacances, en Suisse, à Interlaken ou à Beatenberg, je devais avoir cinq ou six ans, et la jeune femme était chargée de s'occuper de moi et de m'apprendre l'allemand... Je la distingue mal... mais je vois distinctement la corbeille à ouvrage posée sur ses genoux et sur le dessus une paire de grands ciseaux d'acier... et moi... je ne peux pas me
voir, mais je le sens comme si je le faisais maintenant... je saisis brusquement les ciseaux, je les tiens serrés dans ma main... des lourds ciseaux fermés... je les tends la pointe en l'air vers le dossier d'un canapé recouvert d'une délicieuse soie à ramages, d'un bleu un peu fané, aux reflets satinés... et je dis en allemand... « Ich werde es zerreissen. » 

En allemand... Comment avais-tu pu si bien l’apprendre ?

Oui, je me le demande... Mais ces paroles, je ne les ai jamais prononcées depuis... « Ich werde es zerreissen »... « Je vais le déchirer »... le mot « zerreissen » rend un son sifflant, féroce, dans une seconde quelque chose va se produire... je vais déchirer, saccager, détruire... ce sera une atteinte... un 
attentat... criminel... mais pas sanctionné comme il pourrait l'être, je sais qu'il n'y aura aucune punition... peut-être un blâme léger, un air mécontent, un peu inquiet de mon père... Qu'est-ce que tu as fait, Tachok, qu'est-ce qui t'a pris ? et l'indignation de la jeune femme... mais une crainte me retient encore, plus forte que celle d'improbables, d'impensables sanctions, devant ce qui va arriver dans un instant... l'irréversible...l'impossible... ce qu'on ne fait jamais, ce qu'on ne peut pas faire, personne ne se le permet...

Ich werde es zerreissen. « Je vais le déchirer » … je vous en avertis, je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux, je vais m’en arracher, tomber, choir dans l’inhabité, dans le vide…

« Je vais le déchirer » … il faut que je vous prévienne pour vous laisser le temps de m’en empêcher, de me retenir… « Je vais déchirer ça » … je vais le lui dire très fort…peut-être va-t-elle hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage un regard attentif… Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfant ? … et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille….

Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : Nein, das tust du nicht… « Non, tu ne feras pas ça »… exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j’ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs…

« Non, tu ne feras pas ça… » dans ces mots un flot épais, lourd coule, ce qu’il charrie s’enfonce en moi pour écraser ce qui en moi remue, veut se dresser…et sous cette pression ça se redresse, se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots… « Si, je le ferai. »

« Non, tu ne feras pas ça… » les paroles m’entourent, m’enserrent, me ligotent, je me débats… « Si, je le ferai »…Voilà, je me libère, l’excitation, l’exaltation tend mon bras, j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort…quelque chose de mou, de grisâtre s’échappe par la fente…


Enfance, Nathalie Sarraute, 1983 © Gallimard  






1 Valery Lorenzo, photography silver print,
 © Valery Lorenzo
2 Bernard Plossu, Shane, USA, 1982
3 Claudine Doury, La cloche de verre, 2009,
 Lambda print 
4 Claudine Doury, Série Sasha, Les limaces, 2007,
 Lambda print , 
5 Heinrich Kühn, Tambour et soldat de plomb 1910,
 autochrome Paris, Musée d'Orsay © Musée d'Orsay







23.5.12

Trauma. Louise Bourgeois's Transparency



"My childhood has never lost its magic, it has never lost its mystery and it has never lost its drama.” 










Robert Mapplethorpe, Louise Bourgeois with Fillette1982
© The Estate of Robert Mapplethorpe







The story of this photograph is actually quite complicated. When Mapplethorpe approached us to make this portrait, I was a little apprehensive….Instead of being photographed candidly in my own studio, I had to go to Mapplethorpe’s studio. That is how it is with highly-professional photographers …they work on their own terms and operate from their own studio. It was up to us to go there. That gives me stress.
So I prepared with Jerry Gorovoy and appeared as scheduled at Mapplethorpe’s studio. This is my attitude towards men, you have to be prepared and work at it.  It is a very strange attitude, but it is consistent. You have to prepare everything. You have to feed them, tell them they are great, you literally have to take care of them. They constantly get insulted, they turn what you say into the opposite. I mean, it’s really a job.
So on the day of this appointment at Robert’s studio, I thought, ‘What can we bring? What prop can we bring?’…So I got Fillette (1968), which is a sculpture of mine, which was hanging among others. I knew I would get comfort from holding and rocking the piece. Actually my work is more me than my physical presence. So the sculpture is in the background of the photograph.
You see the triple image of the man you have to take care of, of the child you have to take care of, and of the photographer you have to take care of.
 From MacDowell Medal Acceptance Speech by Louise Bourgeois, August 1990 in  Louise Bourgeois,  Phaidon,  131     


In her essay "Representation of the Penis", Mira Schor wrote  of Louise Bourgeois's sculpture, Fillette:  “This penis is everything: as Fillette/little girl it is the baby as penis substitute, as rugged depiction of a stiff penis and big balls it is a sexual instrument of pleasure … and as creator of this polysexual object, which she cradles in her arms, Bourgeois is indeed the all-powerful phallic mother.” in Wet, 34




*Epigraph in Louise Bourgeois: Destruction of the Father/Reconstruction of the Father; Writings and Interviews 1923-1997, edition Marie-Laure Bernadac and Hans-Ulrich Obrist, 1998.