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22.8.14

Heterotopias (3). Toute la végétation du monde







En général, l'hétérotopie a pour règle de juxtaposer dans un lieu réel plusieurs espaces qui, normalement, seraient, devraient être incompatibles.(...) Mais peut-être le plus ancien exemple d' hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré: une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l'on songe que les tapis orientaux étaient, à l'origine, des reproductions de jardins- au sens strict, des "jardins d'hiver"-, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l'espace. 

Michel Foucault, Les Hétérotopies




Le tapis comme miroir du monde, comme métaphore du jardin, comme paradis portatif, voilà qui enchante quand vient la fin de l'été et des longs jours parfumés de feuilles de figuier, quand le vent dans les branches sonne l'heure de se rencoigner auprès de cheminées et de feux de bois joyeux. Alors, il sera temps de démonter sa cabane, de dérouler ses tapis pour capturer la magie de l'été du monde, de le faire se déplier et revivre un bref instant dans le rituel d'une tasse de thé sur un tapis d'Ispahan. De même que tous les tapis contiennent le monde entier dans sa perfection accomplie, tous les tapis sont en soi des tapis antiques, précieux et délicats d'Ispahan.   




Photographie, Over dyed kilim rug via Méchant Studio


31.7.14

Heterotopias (2) . La Chambre Intérieure. En passant par Illiers-Combray.



Nos seules fenêtres, nos seules portes sont toutes spirituelles...

Gilles Deleuze, Proust et les signes


































... Et j'adore autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la réalité qu'il symbolise.

Marcel Proust, Le temps retrouvé





Est-il possible de croire à une réalité extérieure ou bien est-il possible de renoncer à croire à une réalité extérieure, chacun selon sa sensibilité, ses lectures, son histoire, ou l'heure du jour se rangera sous l'une ou l'autre de ces interrogations qui renvoie à la question de la transmutation de la matière par la puissance de l'imagination. Les lieux, les espaces, les paysages, les arbres, les ciels, les portes, les fenêtres, les escaliers, les éclairages que nous portons en nous communiquent entre eux d'une manière unique à chacun d'entre nous et créent cet espace intérieur où la qualité d'un monde, le nôtre et ceux dont nous sommes pétris est tout entière condensée et dématérialisée. Cette chambre intérieure que nous portons en nous et qui nous définit plus sûrement que nos particularités physiques ou les faits de notre vie est faite d'allers et retours incessants et permanents entre la réalité physique ou ce que nous prenons pour telle et l'espace agrandi, démultiplié, réfracté par la matière lumineuse de notre imaginaire. C'est pourquoi on ne voit rien dans la maison de tante Léonie, doublement rien puisqu'il y a longtemps qu'elle a cessé d'être la maison de la tante pour devenir un lieu classé et puisque ce lieu que nous poursuivons n'est que la recréation d'un lieu rêvé où les portes de l'espace et du temps se sont entr'ouvertes pour laisser entrevoir cette transmutation même de la matière à l'oeuvre dans l'art. Pourtant par un renversement du plein et du vide chacun, à sa manière, peut remplir ce lieu et en faire une chambre d'écho à la voix de Marcel. 




Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini...

Marcel Proust, Le temps retrouvé




L'art est une véritable transmutation de la matière. La matière y est spiritualisée, les milieux physiques y sont dématérialisés, pour réfracter l'essence, c'est à dire la qualité d'un monde originel. Et ce traitement de la matière ne fait qu'un avec le "style". 
Etant qualité d'un monde, l'essence ne se confond jamais avec un objet, mais au contraire rapproche deux objets tout à fait différents, dont on s'aperçoit justement qu'ils ont cette qualité dans le milieu révélateur. En même temps que l'essence s'incarne dans une matière, la qualité ultime qui la constitue s'exprime donc comme la qualité commune à deux objets différents, pétris dans cette matière lumineuse, plongés dans ce milieu réfractant.* 


*Gilles Deleuze, Proust et les signes, PUFPerspectives critiques, 1983, première édition 1964




Illiers Combray

Eure-&-Loire


Link: Gilles Deleuze,  Proust and Signs, University of Minnesota Press, 2000 
Photos © J'attends...