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1.11.15

De Vent et d'Eau



Forever – is composed of Nows – 
‘Tis not a different time – 
Except for Infiniteness – 
And Latitude of Home –

















Chacun sent confusément que les lieux sont habités. De toute éternité. Avant que les murs ne se dressent et ne se mettent à respirer, il y avait déjà là, à cet endroit unique repéré par la géographie qui est l'écriture de la terre, des traces cachées dans d'autres traces, le tulle du passé, les fils de quelque émotion oubliée, une faille par laquelle s'insinuent d'autres plis du monde. Il y a toujours quelque chose de déjà là avec lequel il nous faut composer pour continuer à écrire nos petites histoires qui rend les murs que nous hantons profonds et inépuisables, irréductibles à jamais à un maintenant qui nous échappe. 


Petit billet écrit en dialogue avec mon amie Marianne, avec laquelle nous aimons tant à croiser nos regards. 




Image © David Lynch, Divided, undated, Watercolour. Photography: Brian Forrest, Naming at Middlesbrough Institute of Modern Art 2014-2015




26.5.14

Layer upon Layer. Daisuke Yokota's Haunting Places


I dream, therefore I am.

August Strindberg












Playing with memory, elusiveness and loss, Yokota opens the shutter on sublime mindscapes where time and space blur and collapse. Through an intense processing of reworking his material digitally, in his darkroom, or by rephotographing it several times, he emphasizes his understanding of photography as a medium that irrevocably escapes you. In an interview with Peggy Sue Amison he further explains: "When you're going to sleep, you think about the stuff that happened to you that day. You might see some images but they're completely distant from what really happened- they're hazy. You're trying to recall something, and photography can also recall things in this way.(...) I think using these effects of delay, reverb and echo - in photographic terms, developing the film 'badly' and so on, might be a way to alter the sensation of time in a visual way."



FOAM*

Daisuke Yokota
Site/Cloud

16 May 2014 - 06 July 2014


FOtografiemuseum AMsterdam
  Keizesgracht 609
 Amsterdam









*Free guided tour and dinner with organic food every Thursday evening in Foam café.



1, 2 Photograhs © Daisuke Yokota, G/P Gallery
3 Photograph © J'attends...

24.3.14

Message in a Bottle. Le merlan en colère


These fragments I have shored against my ruins

T.S. Eliot









Ma Grand-mère nous disait qu'à l'intérieur de la tête du merlan on
 trouvait la Vierge.




Elle roulait les poissons dans la farine et les arc-boutait pour 
leur coincer la queue entre les dents avant de les faire frire.




Elle appelait ça "des merlans en colère".
Elle nous les servait brûlants avec de la salade de tomates
 et des olives à la Grecque.




Nous, les enfants, nous étions contents. On pouvait plonger les doigts
 pour défaire la chair blanche
 sous la peau croustillante. Et puis on disait: 
"Mamie! tu nous aide à trouver la Vierge?"





Il fallait fouiller dans la tête du merlan. Décrocher la mâchoire en forme de petit boomerang.
On s'étonnait de toutes ces dents 
dans une bouche de petit poisson. 
Il ne restait des yeux que deux petites billes blanches 
qui roulaient sous les doigts.
Je me disais alors qu'il avait eu raison d'être en colère.




Et dans cet enchevêtrement de pics et de lanières gluantes, on trouvait enfin la Vierge.
Blanche, les mains jointes dans la lumière laiteuse de son aura de dentelle. *



J'ai rencontré Cat sur le net. Nous ne nous sommes jamais ni parlé, ni vu mais nous tenons la ligne chacune à un bout. Je suis souvent touchée par ces fragments qu'elle sauve du naufrage et de l'oubli. Il me semble parfois que nous charrions les même débris et que nous nous agrippons à la même planche. Dans son film, La Femme du Gange, Marguerite Duras a inventé le personnage du Fou. Elle dit de lui que c'est une forme creuse sans mémoire qui garde la mémoire de tous. C'est une tête passoire, trouée qui se laisse traverser. C'est un gardien de la mémoire de tous, un guetteur. Dans le film d'Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique, le professeur Henri Laborit parle de cette mémoire qui nous vient des autres. Il dit que nous sommes faits des autres, que nous sommes les autres.

Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance, et peut-être avant in utero, les stimulus qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres. Nous ne sommes que les autres. Quand nous mourons, c’est les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir. 1

Une très belle façon de dégager le sens de la vie, "cette soif d'errer à la rencontre de tout" dont parle André Breton dans L'amour fou. Il suffit d'ajouter de tout et de tous. "Only connect", la belle injonction de l'épigraphe de E.M. Forster dans Howards Ends convoque la même disponibilité. 


La sympathie qui existe entre deux, entre plusieurs êtres semble bien les mettre sur la voie de solutions qu'ils poursuivaient séparément en vain.(...)Notre chance est éparse dans le monde, qui sait, en pouvoir de s'épanouir sur tout, mais chiffonée comme un coquelicot en bouton. Dès que nous sommes seuls à sa recherche elle repousse contre nous la grille de l'univers, elle joue pour nous duper sur la triste ressemblance des feuilles de tous les arbres, elle vêt le long des routes des robes de cailloux. 2





1 Henri Laborit, dans Mon oncle d'Amérique

2 André Breton, L'amour fou, chapitre III







Lien: *Dessins et texte reproduits de Message in A Bootle, le blog de Cat

10.12.13

The Search For Home. Claudia Drake's Collages


Non seulement nos souvenirs mais nos oublis sont logés. Notre inconscient est logé. Notre  âme est une demeure. Et en nous souvenant des maisons, des chambres, nous apprenons à demeurer en nous-mêmes.

 Gaston Bachelard





1991, atelier de Brooklyn. Je suis intrigué par la maquette en plâtre d'une grande maison ancienne posée sur une table devant la fenêtre. Je suis surpris par la précision de la facture, d'un réalisme inhabituel. 
"C'est la maison de mes parents à Choisy, je l'ai refaite de mémoire et en m'aidant de photographies, mais il y a ici un espace dont je ne me souviens pas très bien, dit-elle en désignant une terrasse au deuxième étage. Ce n'était pas symétrique. Il faudrait vérifier, pouvez-vous y aller quand vous serez à Paris, prenez des photos, je dois absolument vérifier comment c'était exactement." (Louise Bourgeois n'est plus jamais revenue en Europe après l'inauguration, en 1990, de sa rétrospective à Lyon, puis à Barcelone). De retour à Paris, je suis allé à Choisy, Louise m'avait donné l'adresse, 4 avenue de Villeneuve-Saint-Georges à Choisy-le-Roy. Mais déception, la maison n'existait plus, elle avait été détruite et remplacée par un Théâtre baptisé du nom de Paul Eluard. Quand Louise Bourgeois a une idée en tête, elle ne pense plus qu'à cela. A cette époque, elle recevait aussi régulièrement la visite de Mâkhi Xenakis qui vivait alors à New-York. Louise envoya aussi Mâkhi à la recherche de la maison de Choisy. Mâkhi prit des photos de ce qui restait: un bout de jardin, quelques arbres ayant survécu, envoya les photographies à Louise, puis lui téléphona pour lui expliquer la situation. Mâkhi raconte que Louise resta muette. Quelques semaines plus tard, de retour à New-York, me trouvant de nouveau devant la maquette de la maison, je commente  la situation et naïvement je lui dis: "Mais elle est très bien comme ça votre maison, le souvenir est plus important que la réalité, la maison dont vous vous souvenez c'est vraiment votre maison." Elle se fâche: "Vous n'avez rien compris, ça ne doit pas être seulement à peu près exact,ça doit être absolument exact."
La maison est demeurée ainsi, elle a été refaite en marbre blanc, elle trône derrière le grillage d'une cellule, surmontée du couperet d'une guillotine. le couperet du présent qui relègue le passé. C'est la Cellule Choisy. (...)

*

"I need my memories, they are my documents", elle l'a écrit, elle l'a même brodé en rouge. Son oeuvre se fonde sur les souvenirs, mais il faut des documents, des preuves tangibles. La mémoire est infidèle et l'infidélité n'est pas tolérable.



Jean Frémon, Louise Bourgeois femme maison, L'échoppe, 2008



 Claudia Drake, The Search for Home, 2009
Digital Collage, 8” x 10”, Limited Edition Print




24.9.13

Saisir l'insaisissable. Backwards in Time Revisiting Rouen


 Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent...
 là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!


Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869
















Oui, "l'imagination fait le paysage"*. Impossible de voir la Normandie sans superposer sur ses  horizons liquides  le souvenir des pages de La recherche. Je me souviens de mes premiers séjours en Normandie occupée à chercher le modèle du clocher de Balbec se découpant sur la mer. Autant vouloir retrouver les impressions éprouvées pendant le sommeil, autant chasser ses rêves avec un filet à papillons. Il est possible, en revanche, de faire revivre en soi à volonté "l'impression poétique d'un voyage", ce que dans les débris du réel nous allons mystérieusement sauver. Pourquoi retient-on telle impression plus forte que telle autre, l'arrivée inattendue sur une place inconnue de Rouen où se tient un marché; un étal de volailles où on peut lire "colvert" sur un emballage, une petite échoppe qui vend des peignes en corne, les premières pommes d'été du pays, une édition des années 30, recouverte d'un tissu à damiers fané de Mon coeur mis à nu, reçu tel un trésor et  sacrifié à un ami proche en signe de partage. C'est que le plus important n'est pas ce que l'on voit, ce sur quoi l'on peut se mettre d'accord et partager une expérience en commun, non le plus important c'est l'invisible, ce réseau tissé très serré des images et des formes, des matières et des textures, des goûts et des odeurs que l'on porte en nous, des textes et des voix qui nous constituent, de la mémoire archaïque qui continue de nous imprégner et qui font que nous sommes chacun des mondes à part entière, des ilots de sensations qui ne peuvent pas communiquer entre eux, des territoires inconnus à nous-mêmes et aux autres.


*Voici le texte de Baudelaire auquel j'ai emprunté mon argument. Il rend compte d'une visite dans l'atelier d'Eugène Boudin.        


L’imagination fait le paysage. Je comprends qu’un esprit appliqué à prendre des notes ne puisse pas s’abandonner aux prodigieuses rêveries contenues dans les spectacles de la nature présente; mais pourquoi l’imagination fuit-elle l’atelier du paysagiste? Peut-être les artistes qui cultivent ce genre se défient-ils beaucoup trop de leur mémoire et adoptent-ils une méthode de copie immédiate qui s’accommode parfaitement à la paresse de leur esprit. S’ils avaient vu comme j’ai vu récemment, chez M. Boudin qui, soit dit en passant, a exposé un fort bon et fort sage tableau (le Pardon de sainte Anne Palud), plusieurs centaines d’études au pastel improvisées en face de la mer et du ciel, ils comprendraient ce qu’ils n’ont pas l’air de comprendre, c’est-à-dire la différence qui sépare une étude d’un tableau. Mais M. Boudin, qui pourrait s’enorgueillir de son dévouement à son art, montre très-modestement sa curieuse collection. Il sait bien qu’il faut que tout cela devienne tableau par le moyen de l’impression poétique rappelée à volonté; et il n’a pas la prétention de donner ses notes pour des tableaux. Plus tard, sans aucun doute, il nous étalera, dans des peintures achevées, les prodigieuses magies de l’air et de l’eau. Ces études, si rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu’il y a de plus inconstant, de plus insaisissable dans sa forme et dans sa couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours, écrits en marge, la date, l’heure et le vent; ainsi, par exemple: 8 octobre, midi, vent de nord-ouest. Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pouvez vérifier par mémoire l’exactitude des observations de M. Boudin. La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. À la fin tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois, devant ces magies liquides ou aériennes, de me plaindre de l’absence de l’homme. Mais je me garde bien de tirer de la plénitude de ma jouissance un conseil pour qui que ce soit, non plus que pour M. Boudin. Le conseil serait trop dangereux. Qu’il se rappelle que l’homme, comme dit Robespierre, qui avait soigneusement fait ses humanités, ne voit jamais l’homme sans plaisir; et, s’il veut gagner un peu de popularité, qu’il se garde bien de croire que le public soit arrivé à un égal enthousiasme pour la solitude. 



Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques,
 Salon de 1859, VIII Le paysage  


































Nuages blancs, ciel bleu vers 1854-1859, pastel sur papier 
14,8 x 21 cm, Honfleur musée Eugène Boudin/photo H. Brauner

2 Etude de ciel vers 1888-1895, huile sur bois 
38 46 cm © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn  


3 L'étal de volailles, place du marché Saint Marc  

4 Un des bistrots de la place du marché, Le Clos Saint Marc

5 Le vendeur de dahlias

6 Le tapissier Jérôme Thoumyre, rue Malpalu 

9 Les livres objets vendus à La Rose des Vents

10 La vitrine du bouquiniste

Photographies J'attends...





La rose des vents  salon de thé brocante
37 rue Saint Nicolas 
76000 Rouen


Le Marché Saint Marc
Place Saint Marc
Toutes catégories et brocante
vendredi, samedi, dimanche





13.12.12

Comme une forêt de fil. Kwangho Lee's Knots Beyond the Inevitable



Ordinary objects can become something else.

Kwangho Lee






























Weaving the memories of his childhood on a farm, Korean designer Kwangho Lee celebrates the simplicity and happiness of his ancestors' life. With his project, Very Korean, he aims at looking deeper into himself and the nature around him to connect back to "materials, behaviours, habits and scenes that were passed down through generations." Knots remind him of his grandfather cutting and tying the remains of rice straws and of his mother knitting clothes for him. "Knot-beyond the inevitable series started because I believe that, like my grandfather and many years back in history, tying and making a knot is a human instinct. Humans invented many kinds of knots for survival like fishing, hunting, building houses, transporting things. Like the past, these instinct acts are still within us. It is passed down from our parents, from our ancestors and because it is inherited, the instinct can serve a meaning more than just a simple action. The ability to change or make things with my hands is the same ability that everyone possesses. I wish that with this ability, people become more active when looking at other people or objects. "His woven-wire lamps are a tribute to his mother's knitting hobbies. "I saw the neat pile of electric wires as yarns and soon decided to knit my own. Other than knitting with needles, I developed a new way of weaving the rubber but solid wires into long, scarf-like or brush-like form of lighting. They are weaved by one long wire which varies in length -from 10 to 300 meters." 



1 Action, Reaction, Interaction, collaboration with Nameless
2 Woven wire lamp 2010 for Johnson Trading Gallery
3 Drawing New lamp, 2011
4 Solo exhibition, Comme une forêt de fil, Solo Exhibition Canada, April-June 2008
5 Woven, Johnson Trading Gallery, May 2009
6&7 Rice straws
8&9 Knots inspiration
10 Knot jewelry, The Power of Love, 2007
11 Armchair, Work for Kosid, Korean Society of Interior Architects / Designers
12 Rice straw, heavy duty conveyor belt for the purpose of moving, 2007

13 Kwangho Lee as a child wearing his mother's knitted clothes













11.6.12

Traces et mémoires imaginaires. Le monde marin d'Athéna Poilâne



"Tout scintille et le songe est savoir."
Paul Valéry, Le cimetière marin








































Flechettes / 2011 /vellum, acrylic, wood on canvas 
2 Le fort des rimains / 2009 /q-tips and acrylic on canvas detail
3 Imprints / 2011 / paper, yarn and acrylic on canvas  
Box 4 (series II) / 2010 / mixed media  detail 
Box 5 (seriesII) / 2010 / mixed media  
6 Ipnops necklace - silver
7&8 Vues de son atelier

A n'en pas douter la mer est pour l'artiste française installée à Brooklyn, Athéna U. Poilâne, un grand diamant, "un espace clair qui scintille". Chaque fragment ramassé semble se transformer sous son regard en événement pur. Chaque ombre, chaque creux se transforme en "forme pensive", en archéologie  marine. Ce sont les souvenirs et les émotions d'une enfance passée sur les plages de Bretagne  qu'elle recycle en bijoux, en sculptures, en boîtes "que de fins éclairs consume". Elle a choisi d'ancrer son travail dans le terreau de la mémoire et du regard juste, comme en témoigne son parti-pris d'artiste: "As a child, I spent my summers by the sea and developed a fascination with the natural environment that surrounded the French Brittany coast. I was always encouraged to look around me for the beauty in details that were seldom noticed and made it a habit to look for the trace of time on the discarded; rust on a chain, barnacles growing on rocks in shallow water. Evidence of nature taking over and transforming things as time passes has been an inspiration in how I handle material and experience my work. I’m interested in bringing together unusual objects that are both natural and man-made, to create hybrid portraits that illustrate an imagined memory."
    







A voir son journal visuel "Inspiration and Jewelry" sur Tumblr.





Opales d'Ethiopie





Vernissage de l'exposition Athéna U. Poilâne


 Tableaux, Sculptures, Bijoux 
à IBU Gallery le 14 juin de 18h à 21h
 Exposition jusqu'au 30 septembre 






Jardins du Palais Royal 




166 Galerie de Valois, Paris 1°
Contact: Cyril Ermel, IBU Gallery