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11.3.14

Le ravissement de l'infini. Marguerite Duras à Trouville



Regarder la mer, c’est regarder le tout. Et regarder le sable, c’est regarder le tout, un tout. C’est à Trouville que j’ai regardé la mer jusqu’au rien.


Marguerite Duras 
  















Marguerite Duras regarde la mer, longuement indéfiniment. Il semble que la mer entre à flots par les hautes fenêtres de son appartement des Roches Noires. Elle regarde la mer infiniment  jusqu'à l'engloutissement, jusqu'à la disparition, jusqu'au rien. La mer semble monter par delà le troisième étage, semble dépasser les toits de l'ancien hôtel où jadis Marcel Proust était venu dormir avec sa mère et sa grand-mère. C'est dans l'épouvante et dans l'effroi que MD dit avoir écrit Le ravissement de Lol V Stein à l'été 1963 dans un moment de profonde solitude, d'enfermement et d'isolement. Elle vient de rompre avec Jarlot et sombre dans l'alcool. Trouville c'est le trou noir, le pays sans nom, le pays du tout, du rien et de personne. C'est le retour à la mer de son enfance, aux traumatismes et à la folie de la mère. L'eau c'est le liquide dans lequel baignent toutes les femmes des romans de Duras, l'élément indifférencié dans lequel se dissoudent les identités et les voix. C'est le lieu de la perte de soi et du ravissement, le lieu du "tourment de l'impossible narration" dont parle Blanchot, le lieu des noyés et des sans voix, le lieu de la lucidité limite et de la dépersonnalisation, le lieu du temps qui boucle et de la remémoration sans fin. C'est le lieu du théâtre. Le théâtre de la mer qui rend les corps abandonnés, du flux et du reflux de l'écriture qui reprend les anciens brouillons et les retravaille jusqu'à la limite de l'effondrement. "Ainsi, de juin à octobre, entre Trouville et Paris, Duras s’efforce de faire tomber tout un théâtre de mots dans une prose hallucinatoire, flottante, insaisissable. Elle ne sait pas où elle va, la frontière même entre ses personnages lui devient poreuse, certaines voix interchangeables. Elle a renoncé à "dire"  pour "faire résonner", et tourne autour d’un "mot-absence, un mot-trou". Il s’agit pour elle d’atteindre à travers l’écriture un état d’indifférence, une anesthésie des affects, qui n’est pas une maladie : "c’est un état que je pense que beaucoup de gens frôlent". 




J’ai toujours été au bord de la mer dans mes livres... J’ai eu affaire à la mer très jeune dans ma vie, quand ma mère a acheté le barrage, la terre du  Barrage contre le Pacifique et que la mer a tout envahi, et qu’on a été ruinés. La mer me fait très peur, c’est la chose au monde dont j’ai le plus peur... Mes cauchemars, mes rêves d’épouvante ont toujours trait à la marée, à l’envahissement par l’eau. Les différents lieux de Lol V. Stein sont tous des lieux maritimes, c’est toujours au bord de la mer qu’elle est et très longtemps j’ai vu des villes très blanches, comme ça, blanchies par le sel, un peu comme si du sel était dessus, sur les routes et les lieux, où se déplace Lola Valérie Stein... C’est très tard que je me suis aperçue que ce n’était pas S. Thala, mais Thalassa.


Marguerite Duras, entretien avec Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras, 1976



Lol V. Stein c'est quelqu'un qui réclame qu'on parle pour elle sans fin, puisqu'elle est sans voix. C'est d'elle que j'ai parlé le plus, et c'est elle que je connais le moins. Quand Lol V. Stein a crié, je me suis aperçue que c'était moi qui criais. Je ne peux montrer Lol V. Stein que cachée, comme le chien mort sur la plage. 

Marguerite Duras, entretien avec Catherine Francblin, Art Press International, janvier 1979.






Lien: Marguerite Duras regardant la mer, document INA  








Brocante de Gilbert Zalc 
22/24 rue Docteur Couturier 
Trouville












1 Les Roches Noires, photographie © Hélène Bamberger
2 Bureau de Neauphle-le-Château, photographe inconnu 
3 Trouville,  photographie J'attends...
4  Brocante et maison d''hôte de Gilbert Zalc à Trouville



21.12.13

Small Epiphanies. A Winter Pilgrimage with Annie Dillard and Hélène Binet

I am what I see

Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek





















Solstice d'hiver

All that summer conceals, winter reveals. Outside everything has opened up. Winter clear-cuts and reseeds the easy way (...). Everywhere skies extend, vistas deepen, walls become windows, doors open. When the leaves fall the strip-tease is over; things stand mute and revealed.


Annie DillardPilgrim at Tinker Creek



J'ai découvert pour la première fois le travail d'Hélène Binet en visitant la galerie Gabrielle Ammann. La galerie est située au fond d'une petite cour qui laisse entrevoir un jardin minimaliste de graminées et de petits cailloux blancs impeccablement ratissés  à la manière d'un jardin  zen. Je me souviens des photos des églises de Nicholas Hawksmoor  et d'un ou deux meubles design semblables à des sculptures. Je suis restée longtemps à regarder les photographies sans pouvoir m'en détourner, sans pouvoir échapper à leur séduction. Je suis retournée plusieurs fois à la galerie pour essayer de percer le secret de leurs lignes, de leurs textures, de leur composition, de leurs ombres. Il me manquait toujours quelque chose. Ce presque rien qui rendait les photos habitées, qui allait voir au coeur des choses, qui les déshabillait pour les montrer dans leur nudité. Hélène Binet raconte comment elle joue avec les ombres pour capturer l'essence de ce qu'elle photographie, mais aussi pour jouer des tours à celui qui les regarde. "Shadow is an amazing subject. Shadow is an absence. As an absence of energy you can compare it to silence or maybe cold air. It tells you the most. But it’s the one also that can trick you. Because you could have a feeling that it’s something else that you see. If you look at anthropology, different cultures, there has always been this interpretation of shadow. Shadow is always the lead in to something else. But then if you think about shadow as a sense of light you can go back in time and space and you can see that it connects you to the past."  Dans ses photos d'architecture, il y a souvent des ciels chargés de nuages en mouvement, signes du temps saisi sur la pellicule qu'elle utilise exclusivement. "I shoot only on film and plate. I don’t touch digital. There are many reasons: mentally it’s very different to work with film. It’s precious and every photograph you have to say yes! It’s now! There's no fiddling about and fixing it later. I really believe the soul of photography is its relationship with the instant. And the concentration is very different. It’s like a momentum, it’s like a performance." Depuis, j'ai compris que chacune de ses photographies a la puissance de créer une petite épiphanie, à chaque fois différente qui célèbre les noces du regard du photographe et du regard de l'orante que nous devenons quand regarder nous ouvre à nous-même  et qu'une aile claire nous parcourt d'un frisson de plumes. 


Composing Space,The Photographs of Hélène Binet Monograph on Hélène Binet's work by Phaedon, Limited edition










1,4 © Hélène Binet, Field and Weaving
2, 3, ©  Hélène Binet, Water and Stone




17.12.13

Wild Words. Lottie Cole, Painting with Darkness and Light

Finally, and most emphatically, words, like ourselves, in order to live at their ease, need privacy. 
Undoubtedly they like us to think, and they like us to feel, before we use them; but they also like us to pause; to become unconscious. Our unconsciousness is their privacy; our darkness is their light...

Virginia Woolf























Words, English words, are full of echoes, of memories, of associations — naturally. They have been out and about, on people’s lips, in their houses, in the streets, in the fields, for so many centuries. And that is one of the chief difficulties in writing them today — that they are so stored with meanings, with memories, that they have contracted so many famous marriages. The splendid word “incarnadine,” for example — who can use it without remembering also “multitudinous seas”? In the old days, of course, when English was a new language, writers could invent new words and use them. Nowadays it is easy enough to invent new words — they spring to the lips whenever we see a new sight or feel a new sensation — but we cannot use them because the language is old. You cannot use a brand new word in an old language because of the very obvious yet mysterious fact that a word is not a single and separate entity, but part of other words. It is not a word indeed until it is part of a sentence. Words belong to each other, although, of course, only a great writer knows that the word “incarnadine” belongs to “multitudinous seas.” To combine new words with old words is fatal to the constitution of the sentence. In order to use new words properly you would have to invent a new language; and that, though no doubt we shall come to it, is not at the moment our business. Our business is to see what we can do with the English language as it is. How can we combine the old words in new orders so that they survive, so that they create beauty, so that they tell the truth? That is the question.
And the person who could answer that question would deserve whatever crown of glory the world has to offer. Think what it would mean if you could teach, if you could learn, the art of writing. Why, every book, every newspaper would tell the truth, would create beauty. But there is, it would appear, some obstacle in the way, some hindrance to the teaching of words. For though at this moment at least a hundred professors are lecturing upon the literature of the past, at least a thousand critics are reviewing the literature of the present, and hundreds upon hundreds of young men and women are passing examinations in English literature with the utmost credit, still — do we write better, do we read better than we read and wrote four hundred years ago when we were unlectured, uncriticized, untaught? Is our Georgian literature a patch on the Elizabethan? Where then are we to lay the blame? Not on our professors; not on our reviewers; not on our writers; but on words. It is words that are to blame. They are the wildest, freest, most irresponsible, most unteachable of all things. Of course, you can catch them and sort them and place them in alphabetical order in dictionaries. But words do not live in dictionaries; they live in the mind. If you want proof of this, consider how often in moments of emotion when we most need words we find none. Yet there is the dictionary; there at our disposal are some half-a-million words all in alphabetical order. But can we use them? No, because words do not live in dictionaries, they live in the mind. Look again at the dictionary. There beyond a doubt lie plays more splendid than Antony and Cleopatra; poems more lovely than the Ode to a Nightingale; novels beside which Pride and Prejudice or David Copperfield are the crude bunglings of amateurs. It is only a question of finding the right words and putting them in the right order. But we cannot do it because they do not live in dictionaries; they live in the mind. And how do they live in the mind? Variously and strangely, much as human beings live, by ranging hither and thither, by falling in love, and mating together. It is true that they are much less bound by ceremony and convention than we are. Royal words mate with commoners. English words marry French words, German words, Indian words, Negro words, if they have a fancy. Indeed, the less we enquire into the past of our dear Mother English the better it will be for that lady’s reputation. For she has gone a-roving, a-roving fair maid.
Thus to lay down any laws for such irreclaimable vagabonds is worse than useless. A few trifling rules of grammar and spelling are all the constraint we can put on them. All we can say about them, as we peer at them over the edge of that deep, dark and only fitfully illuminated cavern in which they live — the mind — all we can say about them is that they seem to like people to think and to feel before they use them, but to think and to feel not about them, but about something different. They are highly sensitive, easily made self-conscious. They do not like to have their purity or their impurity discussed. If you start a Society for Pure English, they will show their resentment by starting another for impure English — hence the unnatural violence of much modern speech; it is a protest against the puritans. They are highly democratic, too; they believe that one word is as good as another; uneducated words are as good as educated words, uncultivated words as cultivated words, there are no ranks or titles in their society. Nor do they like being lifted out on the point of a pen and examined separately. They hang together, in sentences, in paragraphs, sometimes for whole pages at a time. They hate being useful; they hate making money; they hate being lectured about in public. In short, they hate anything that stamps them with one meaning or confines them to one attitude, for it is their nature to change.
Perhaps that is their most striking peculiarity — their need of change. It is because the truth they try to catch is many-sided, and they convey it by being themselves many-sided, flashing this way, then that. Thus they mean one thing to one person, another thing to another person; they are unintelligible to one generation, plain as a pikestaff to the next. And it is because of this complexity that they survive. Perhaps then one reason why we have no great poet, novelist or critic writing to-day is that we refuse words their liberty. We pin them down to one meaning, their useful meaning, the meaning which makes us catch the train, the meaning which makes us pass the examination. And when words are pinned down they fold their wings and die. Finally, and most emphatically, words, like ourselves, in order to live at their ease, need privacy. Undoubtedly they like us to think, and they like us to feel, before we use them; but they also like us to pause; to become unconscious. Our unconsciousness is their privacy; our darkness is their light. . . . That pause was made, that veil of darkness was dropped, to tempt words to come together in one of those swift marriages which are perfect images and create everlasting beauty. But no — nothing of that sort is going to happen to-night. The little wretches are out of temper; disobliging; disobedient; dumb. What is it that they are muttering? “Time’s up! Silence!” 




















Link: Lottie Cole at Cricket Fine Art

1,2,3,6 © Lottie Cole, Paintings Charleston 
4,5 © Lottie Cole, Paintings Monk's House




30.7.13

Incandescence. Les habits de lumière de Valérie Lang


Sa dernière Nuit de vivante
 C'était une Nuit comme les Autres
Sauf qu'elle Mourait   et cela 
Changeait pour nous l'Aspect des Choses
Nous remarquions les plus menues —
 Auparavant inaperçues
Cette grande clarté sur nos Esprits 
Les mettait  comme en italique.
Comme Nous allions et venions
 Entre sa chambre finale
Et les chambres où ceux qui seraient
Vivants demain étaient, un Blâme 
 A l'idée que les Autres puissent vivre 
Alors que tout était fini pour Elle
Une jalousie dans l'air envers Elle 
Si proche de l'infini 
Nous avons attendu qu'Elle franchisse le pas 
Un moment étroit — Nos âmes 
 Trop bousculées pour parler 
Enfin l'avis est arrivé.

Emily Dickinson*














Valérie Lang nous a quittés dans la nuit du lundi 22 juillet. Elle est passée de l'autre côté, elle qui s'est longtemps tenue sur les bords entre joie et douleur, entre le monde des vivants et le monde des morts. Le lieu même de l'écriture, là où les fantômes se jouent à nous parler. Voleuse de feu, elle est allée jusqu'au bout de son désir sans jamais se retourner.
Inlassablement de sa voix grave et rauque, elle a sondé l'invisible, de sa nudité elle a incarné l'infini du texte, elle a fait transpirer l'opacité poreuse de chacun de ses plis. Par elle quelque chose est advenue, le corps du texte s'est fait chair. 





Liens: Quelque chose va advenir, entretien avec Valérie Lang et Stanislas Nordey, réalisé par Pascale Gateau et  Valérie Valade, septembre 2011,  Théâtre Ouvert, le journal 

Hommage à Valérie Lang, Emissions spéciales, France Culture
Hiroshima mon amour, France info, Valérie Lang parle de son travail sur le texte de Marguerite Duras







*Emily Dickinson, Sa dernière Nuit de vivante, poème lu à haute voix par Françoise Gillard






1, 2  Hiroshi Ota et Valérie Lang dans Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, mise en scène de Christine Letailleur, 2009, © Mario Del Curto






7.4.13

La vie dans les bois. The Perfect Boots to Walk Around Thoreau's Pond



Our life is frittered away by detail.
 Simplify, simplify, simplify! I say, let your affairs be as two or three, and not a hundred or a thousand; instead of a million count half a dozen, and keep your accounts on your thumb-nail.



Henry David Thoreau, Walden; or, Life in the Woods, 1854* 

























You are incorrigible. Since you saw those foldable japanese rubber boots on Swiss-miss blog, you can't help thinking of them. These japanese wellies were initially designed to answer the need of space in many japanese homes. Rolled down and secured with a heavy-weight rubber band, they take up little more space than a pair of Cinderella shoes. You want to believe Henry David Thoreau himself would not have been averse to counting them as one of his few possessions but really you know you are cheating yourself. 





The Thoreau reader annotated works by H. D. Thoreau, Chapter 2 Where I lived, and what I lived for

Foldable rubber boots at Kaufmann Mercantile 





3.4.13

Enfance. La déchirure


— Est-ce vrai ? Tu n’as vraiment pas oublié comment c’était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s’échappe… tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant… vers quoi ? qu’est-ce que c’est ? ça ne ressemble à rien… personne n’en parle… ça se dérobe, tu l’agrippes comme tu peux, tu le pousses… où ? n’importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre… 


Nathalie Sarraute, Enfance, 1983





























« Nein, das tust du nicht »... « Non, tu ne feras pas ça »... les voici de nouveau, ces paroles, elles se sont ranimées, aussi vivantes, aussi actives qu'à ce moment, il y a si longtemps, où elles ont pénétré en moi, elles appuient, elles pèsent de toute leur puissance, de tout leur énorme poids... et sous leur pression quelque chose en moi d'aussi fort, de plus fort encore se dégage, se soulève, s'élève... les paroles qui sortent de ma bouche le portent, l'enfoncent là-bas... « Doch, Ich werde es tun. » « Si, je le ferai. »

« Nein, das tust du nicht. » « Non, tu ne feras pas ça... » ces paroles viennent d'une forme que le temps a presque effacée... il ne reste qu'une présence... celle d'une jeune femme assise au fond d'un fauteuil dans le salon d'un hôtel où mon père passait seul avec moi ses vacances, en Suisse, à Interlaken ou à Beatenberg, je devais avoir cinq ou six ans, et la jeune femme était chargée de s'occuper de moi et de m'apprendre l'allemand... Je la distingue mal... mais je vois distinctement la corbeille à ouvrage posée sur ses genoux et sur le dessus une paire de grands ciseaux d'acier... et moi... je ne peux pas me
voir, mais je le sens comme si je le faisais maintenant... je saisis brusquement les ciseaux, je les tiens serrés dans ma main... des lourds ciseaux fermés... je les tends la pointe en l'air vers le dossier d'un canapé recouvert d'une délicieuse soie à ramages, d'un bleu un peu fané, aux reflets satinés... et je dis en allemand... « Ich werde es zerreissen. » 

En allemand... Comment avais-tu pu si bien l’apprendre ?

Oui, je me le demande... Mais ces paroles, je ne les ai jamais prononcées depuis... « Ich werde es zerreissen »... « Je vais le déchirer »... le mot « zerreissen » rend un son sifflant, féroce, dans une seconde quelque chose va se produire... je vais déchirer, saccager, détruire... ce sera une atteinte... un 
attentat... criminel... mais pas sanctionné comme il pourrait l'être, je sais qu'il n'y aura aucune punition... peut-être un blâme léger, un air mécontent, un peu inquiet de mon père... Qu'est-ce que tu as fait, Tachok, qu'est-ce qui t'a pris ? et l'indignation de la jeune femme... mais une crainte me retient encore, plus forte que celle d'improbables, d'impensables sanctions, devant ce qui va arriver dans un instant... l'irréversible...l'impossible... ce qu'on ne fait jamais, ce qu'on ne peut pas faire, personne ne se le permet...

Ich werde es zerreissen. « Je vais le déchirer » … je vous en avertis, je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux, je vais m’en arracher, tomber, choir dans l’inhabité, dans le vide…

« Je vais le déchirer » … il faut que je vous prévienne pour vous laisser le temps de m’en empêcher, de me retenir… « Je vais déchirer ça » … je vais le lui dire très fort…peut-être va-t-elle hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage un regard attentif… Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfant ? … et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille….

Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : Nein, das tust du nicht… « Non, tu ne feras pas ça »… exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j’ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs…

« Non, tu ne feras pas ça… » dans ces mots un flot épais, lourd coule, ce qu’il charrie s’enfonce en moi pour écraser ce qui en moi remue, veut se dresser…et sous cette pression ça se redresse, se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots… « Si, je le ferai. »

« Non, tu ne feras pas ça… » les paroles m’entourent, m’enserrent, me ligotent, je me débats… « Si, je le ferai »…Voilà, je me libère, l’excitation, l’exaltation tend mon bras, j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort…quelque chose de mou, de grisâtre s’échappe par la fente…


Enfance, Nathalie Sarraute, 1983 © Gallimard  






1 Valery Lorenzo, photography silver print,
 © Valery Lorenzo
2 Bernard Plossu, Shane, USA, 1982
3 Claudine Doury, La cloche de verre, 2009,
 Lambda print 
4 Claudine Doury, Série Sasha, Les limaces, 2007,
 Lambda print , 
5 Heinrich Kühn, Tambour et soldat de plomb 1910,
 autochrome Paris, Musée d'Orsay © Musée d'Orsay