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1.1.18

Avec Précision




Ne parler de rien mais avec précision 






Je souhaite à tous mes lecteurs de très beaux moments de silence. 




Une très belle année 2018 !




Mes films sont comme vos tableaux. Ils ne parlent de rien mais avec précision.
 Michelangelo Antonioni à Mark Rothko 




2.1.16

Happy New Year !









I would prefer not to...
and you ? 


Best wishes for 2016




 Bartleby d'après Herman Melville,réalisateur Maurice Ronet, 1976





18.11.14

La Maison dans la tête. Nathalie Granger de Marguerite Duras.


Je pourrais parler des heures de cette maison, du jardin.
 Je connais tout, je connais la place des anciennes portes,
 tout, les murs de l'étang, toutes les plantes;
la place de toutes les plantes,
 même des plantes sauvages je connais la place,
tout. 


Marguerite Duras


































Tout est signifiant chez Marguerite Duras. Le film Nathalie Granger s'ouvre sur un noir, un outrenoir. Il est l'expression d'une quête quasi mystique de MD pour les lieux qu'elle habite. La maison. Ce passage de la lumière à l'ombre. Le film est tourné en noir et blanc, son chef opérateur Ghislain Cloquet capture chaque parcelle de lumière et d'ombre dans des images ensorcelantes. Le chat noir écrit un chemin, comme un pinceau, et nous traversons avec lui la maison de porte en porte. C'est lui qui pointe de ses oreilles attentives cet espace inquiétant et désiré vers le parc, l'étang, la forêt toute proche. 

On croit toujours qu'il faut partir d'une histoire pour faire du cinéma. Ce n'est pas vrai. Pour Nathalie Granger, je suis complètement partie de la maison. Vraiment, tout à fait. j'avais la maison dans la tête, constamment, constamment, et puis ensuite une histoire est venue s'y loger, voyez mais la maison, c'était déjà du cinéma. 

La maison c'est l'enchantement de l'isolement et de la transparence. On est à l'intérieur mais on regarde dehors. Par la radio, le téléphone qui ne sonne que rarement, la visite d'un représentant de commerce, la maison est un organisme vivant, un corps qui respire et qui aspire l'air du large. C'est un endroit vide et puis tout à coup quelqu'un arrive.

Pour L'après-midi de Monsieur Andesmas, j'avais vu cette maison au-dessus de Saint-Tropez que m'avait montrée, vers Gassin, un ami à moi qui venait de l'acheter, il m'a montré l'endroit, sur la colline, face à la mer. C'est un endroit qui m'a frappée et pendant six mois je l'ai eu en tête, vide pendant six mois, vide, et puis tout à coup, il y a quelqu'un qui est arrivé, un très vieil homme, et c'était Monsieur Andesmas. Et j'ai l'impression que si j'attends ici, si je m'enferme ici, des gens vont arriver, ça fera un autre film. Ce n'est pas raisonnable, je ne peux pas en faire six ou sept comme ça à la file. C'est ce que les gens me disent: Tu ne vas pas recommencer encore avec... avec cette maison...

Ce qui est émouvant dans Nathalie Granger c'est de voir la maison de MD avec ses traces, ses mémoires, son silence, ses objets. Il y a la table en bois ciré avec ses chaises en rotin, ses verres bistrot aux bords épais, son sucrier en Vieux Paris, son compotier imprégné de l'odeur des fruits, les miroirs défraichis, le papier peint fatigué, l'électricité aux fils apparents et aux interrupteurs de bakélite, le sol en damier noir et blanc, le vieux piano désaccordé, les canapés défaits aux coussins usés, le buffet rempli de souvenirs, de fleurs séchées, de vieilles photos. Les objets utilitaires ne sont pas méprisés, la lampe de poche accrochée sur le mur d'entrée, la table à repasser, le cendrier, la liste de course figurent en bonne place. On sent l'odeur de la lavande, de la cire et du savon noir.  On sent la présence bienveillante de quelques araignées qu'on a laissé filer. 

Tous les étés on coupe la lavande et on la met là. il y a plusieurs années de lavande là, au-dessus de la porte. C'est à force de regarder le jardin, là, par la porte, là, que j'ai fait Nathalie Granger. Nathalie Granger, pour moi, c'est ça, cette transparence de la pièce en général. 
Vous avez vu les toiles d'araignée, là, dans la grande salle à manger? Qu'est-ce que vous voulez faire, je n'ai jamais trouvé un bâton assez haut pour atteindre le haut, alors on les laisse, on s'y habitue. C'est des préjugés aussi, ça, les toiles d'araignée, c'est finalement assez beau avec une certaine lumière. 


Chaque image, comme autant de vies tranquilles et muettes est un degré du parcours initiatique qui s'accomplit dans la lenteur des pas et des gestes les plus insignifiants et banals du quotidien, débarrasser la table du déjeuner, ramasser les miettes, laver et essuyer la vaisselle, repasser le linge, faire un peu de couture. Sauf qu'ici au pays de Duras, le cours normal des choses frôle toujours la tragédie, le renversement. La violence n'est pas là ou la société la dénonce. Les assassins dont parle la radio sont deux enfants, deux voyous qui ont trouvé refuge dans la forêt de Dreux toute proche, pour échapper à la chasse à l'homme dont ils sont la cible. La forêt c'est le lieu de la folie, de la désobéissance, de l'enfance. C'est aussi la voie de la liberté. C'est l'autre maison, passée de l'autre côté du miroir, toutes portes traversées et toutes murailles abolies, toutes transparences advenues. Car les lieux de Duras sont avant tout pluriels. Ils portent en eux les mémoires archaïques du monde.



Photographies, captures d'écran de Nathalie Granger
Textes en italique, Marguerite Duras, Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras, 1975 









29.10.14

Excursion into Philosophy. Gustav Deutsch's Visions of Reality


Space is a play with the possible

















En jouant avec la mise en espace et la mise en scène des visions de réalité que la méditation de la peinture d'Edward Hopper lui évoque, Gustav Deutsch nous offre avec Shirley, un pur objet de cinéma où l'architecte cinéaste pousse à ses limites la géométrie orthogonale et révèle la subversion spatiale des mises en scène du peintre. Avec sa compagne l'artiste plasticienne, Hanna Schimek, il travaille la palette de couleurs du peintre, jusqu'à l'obsession, jusqu'à nimber le film d'un jaune citron qui n'est pas sans rappeler la métaphysique des Annonciations. Avec son directeur de la photographie, Jerzy Palacz, il règle les lumières et parfait l'illusion. La référence à l'univers d'Emily Dickinson et au mythe des cavernes de Platon ainsi que le travail non moins élaboré de la bande son qui matérialise la présence/absence du hors champs et du rapport de l'intériorité et de l'extérieur ne laisse pas de nous interroger sur un monde à double fonds où l'invisible serait la doublure du visible et sa part la plus vive, où à la mémoire collective se superposent mémoires individuelles et intimes. 

  
A lire, le passionnant interview de Gustav Deutsch par Karin Schiefer.










1.5.14

Entre peur et utopie. La vie est à nous de Renoir





















Mai 1936, la victoire du Front National est suivie d'une explosion sociale sans précédent. Je ne me suis pas d'abord rendu compte de ce lapsus. Bien sûr, j'avais en tête le Front Populaire. Une période troublée par la montée des fascismes.  Chacun corrigera... Fête du travail ou fête des travailleurs? A chacun son 1er mai. Dans La vie est à nous, Jean Renoir réalise un film de propagande pour le Parti Communiste. Sa nouvelle monteuse et compagne, Marguerite Houllé, née dans une famille de syndicalistes et de militants communistes le sensibilise à la cause ouvrière. Son cinéma prend alors, à partir de 1932, un tournant réaliste et politique avec cette magie si particulière de scènes de la vie quotidienne qu'il semble croquer sur le vif. Un cinéma qui fait rimer politique avec poétique. 


Liens: La vie est à nous sur le site Ciné-archives, Le front populaire des photographes, éditions Terre Bleue, 2006, Fabienne Krigel, Les congés payés en photosCollection Roger-Violet, Hachette, 2006





1 Cliché René Dazy, 1936
2 Cliché Roger-Violet, 1936
3 Sur les Bords de la Marne, Henri Cartier-Bresson, 1938 

24.3.14

Message in a Bottle. Le merlan en colère


These fragments I have shored against my ruins

T.S. Eliot









Ma Grand-mère nous disait qu'à l'intérieur de la tête du merlan on
 trouvait la Vierge.




Elle roulait les poissons dans la farine et les arc-boutait pour 
leur coincer la queue entre les dents avant de les faire frire.




Elle appelait ça "des merlans en colère".
Elle nous les servait brûlants avec de la salade de tomates
 et des olives à la Grecque.




Nous, les enfants, nous étions contents. On pouvait plonger les doigts
 pour défaire la chair blanche
 sous la peau croustillante. Et puis on disait: 
"Mamie! tu nous aide à trouver la Vierge?"





Il fallait fouiller dans la tête du merlan. Décrocher la mâchoire en forme de petit boomerang.
On s'étonnait de toutes ces dents 
dans une bouche de petit poisson. 
Il ne restait des yeux que deux petites billes blanches 
qui roulaient sous les doigts.
Je me disais alors qu'il avait eu raison d'être en colère.




Et dans cet enchevêtrement de pics et de lanières gluantes, on trouvait enfin la Vierge.
Blanche, les mains jointes dans la lumière laiteuse de son aura de dentelle. *



J'ai rencontré Cat sur le net. Nous ne nous sommes jamais ni parlé, ni vu mais nous tenons la ligne chacune à un bout. Je suis souvent touchée par ces fragments qu'elle sauve du naufrage et de l'oubli. Il me semble parfois que nous charrions les même débris et que nous nous agrippons à la même planche. Dans son film, La Femme du Gange, Marguerite Duras a inventé le personnage du Fou. Elle dit de lui que c'est une forme creuse sans mémoire qui garde la mémoire de tous. C'est une tête passoire, trouée qui se laisse traverser. C'est un gardien de la mémoire de tous, un guetteur. Dans le film d'Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique, le professeur Henri Laborit parle de cette mémoire qui nous vient des autres. Il dit que nous sommes faits des autres, que nous sommes les autres.

Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance, et peut-être avant in utero, les stimulus qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres. Nous ne sommes que les autres. Quand nous mourons, c’est les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir. 1

Une très belle façon de dégager le sens de la vie, "cette soif d'errer à la rencontre de tout" dont parle André Breton dans L'amour fou. Il suffit d'ajouter de tout et de tous. "Only connect", la belle injonction de l'épigraphe de E.M. Forster dans Howards Ends convoque la même disponibilité. 


La sympathie qui existe entre deux, entre plusieurs êtres semble bien les mettre sur la voie de solutions qu'ils poursuivaient séparément en vain.(...)Notre chance est éparse dans le monde, qui sait, en pouvoir de s'épanouir sur tout, mais chiffonée comme un coquelicot en bouton. Dès que nous sommes seuls à sa recherche elle repousse contre nous la grille de l'univers, elle joue pour nous duper sur la triste ressemblance des feuilles de tous les arbres, elle vêt le long des routes des robes de cailloux. 2





1 Henri Laborit, dans Mon oncle d'Amérique

2 André Breton, L'amour fou, chapitre III







Lien: *Dessins et texte reproduits de Message in A Bootle, le blog de Cat

7.2.14

Une grande courbe. Jacques Rivette, L'Amour fou




L'amour réciproque, tel que je l'envisage, est un dispositif de miroirs qui me renvoient, sous les mille angles que peut prendre pour moi l'inconnu, l'image fidèle de celle que j'aime, toujours plus surprenante de divination de mon propre désir et plus dorée de vie.

André Breton, L'amour fou, 1937



















Un film est une chose organique. C'est un organisme comme n'importe quel corps. Les corps sont plus ou moins harmonieux, mais ce qui est important, c'est qu'ils marchent, je veux dire: qu'ils soient autonomes, vivants, avec leurs défauts et éventuellement leurs infirmités. C'est mon seul critère dans la préparation, le tournage ou le montage: essayer de faire que ça fasse une grande courbe. 

La révolution esthétique de Jacques Rivette dans L'Amour fou annonce la révolution culturelle qui a suivi mai 68. Un an après le documentaire qu'il a consacré à Renoir en 1966, il reprend et expérimente avec les préceptes du "patron"; ne rien imposer, laisser les choses arriver, faire du cinéma un dialogue avec les acteurs, avec la situation et les imprévus, où l'acte même de filmer devient une part centrale du film. Sébastien Gracq jeune metteur en scène talentueux s'est vu confier la tâche de monter Andromaque en trois semaines. Tandis qu'il se débat avec la sauvagerie des vers de Racine dont il veut restituer la haine, l'amour et la chair, le film montre tour à tour les répétions au théâtre et la chronique de la dissolution du mariage de Claire et de Sébastien. La mise en abyme de la narration, une équipe de télévision dirigée par André Labarthe, le metteur en scène de la série télé Cinéastes de notre temps filme en 16 mm les progrès de la mise en scène, tandis que la caméra 35mm de Rivette tente d'enregistrer les événements de la manière la plus neutre possible en laissant libre cours à l'improvisation des acteurs. Le film explore les motifs de la répétition et de la différence. La métaphore du miroir, la construction circulaire du temps du film, le travail particulier de la bande son, où les bruits se substituent aux voix souvent à la limite de l'inaudible approfondissent l'interrogation sur la possibilité de la représentation de la vérité des émotions, sur l'éthique du cinéma. En ce sens, Jacques Rivette continue de revendiquer le film comme profondément politique.     






2.1.14

Why don't you? Just a Spoonful of Magic



Bonne année 2014

























A supercalifragilisticexpialidocious new year to all my readers from wherever you happen to read me! Thank you for your visits and uplifting messages. Thank you for sharing with me this little patch of dreamland.


Click here to have a sneak peak at Mary Poppins'wardrobe by The Cherry Blossom Girl.











1.11.13

Cadavres exquis. En Sicile avec Leonardo Sciascia et Francesco Rosi

Due cose belle ha il mondo: amore e morte.

Giacomo Leopardi















En Sicile, les morts sont partout présents, sans cesse rappelés aux vivants. Leurs noms placardés sur des affiches sur les murs de la ville, s'envolent en lambeaux de papier. Les rues murmurent leurs noms, se souviennent de leur anniversaire, de leurs amis, de leurs parents. A Palerme, des rites ancestraux et primitifs se sont transmis et perpétués jusqu'à aujourd'hui; le jour de la fête des morts, dans la nuit du premier au deux novembre, les parents offrent des douceurs et des cadeaux aux enfants en leur disant qu'ils ont été apportés par les défunts. On sait à quel point en Sicile la famille est toute puissante. Peut-être est-ce là une manière de renforcer le sentiment de filiation et d'appartenance à une lignée. Aujourd'hui encore on mange des dolci à forme humaine, I Pupa ri zuccaru, petites marionnettes en sucre et la mustazzuola censée représenter les os des morts. 
Même si les morts n'ont plus de voix, n'ont plus de visages, ils continuent de vivre, de penser, de parler en nous et à travers nous. Ils nous frôlent de leur présence invisible et nous envoient des signes transparents. Les morts nous tiennent éveillés à nous-mêmes, nous obligent à prendre nos responsabilités de vivants. Les morts ne sont pas la mort, les morts sont les vivants de l'ombre. L'âme des morts est écrite, calligraphiée dans les livres, elle n'attend aucune résurrection parce qu'elle se sent heureuse de cette vie de chiffon. En lisant à haute voix leurs mots ou en accueillant leur silence, nous faisons passer par notre bouche ce souffle, cette respiration qui est la leur, juste un petit rien dans la bouche, comme un goût de l'autre monde. La fin d'une civilisation ne serait-elle pas de repousser ses morts dans un territoire de l'inexistence, de refuser de les accueillir et de vivre avec eux?


Dans le film de Francesco RosiCadaveri eccelenti, adapté du roman de Leonardo Sciascia, Il contesto, le générique du film s'ouvre sur un long travelling dans les Catacombes des Capucins, la caméra s'attarde sur les visages de morts embaumés et sur la béance effroyable de leur bouche, un puits insondable de mystère ouvert sur la perte du corps.





        








Bruno Caruso, portrait de Leonardo Sciascia
2 Sur les murs de Modica, octobre 2013. Photo J'attends...




30.4.13

Humeur. Le cinéma de l'intime de François Truffaut


























J'aime la tension entre le réel et la fiction dans les aventures d'Antoine Doinel, elle est la condition même de la confession pudique. Dans Antoine et Colette, la première suite donnée aux 400 coups, si François Truffaut reprend le thème littéraire de l'éducation sentimentale, il incarne ses personnages dans la réalité des années 60. Le film est proche à certains moments du film documentaire, photographié par Raoul Coutard en lumières naturelles, dans des lieux réels  empruntés à des amis du réalisateur; le noir et blanc souligne en contrepoint la poésie et l'émotion des premiers émois amoureux, l'image parfois bougée, mouillée ou vacillante du chef opérateur  participe de l'instabilité du jeune homme, de l'indétermination et du provisoire par lesquels sa destinée semble marquée. Une des réponses favorites du jeune Antoine est l'élusif "peut-être" qui jamais ne renvoie à aucune forme de définitif. La technologie, que ce soit le moulage des disques vinyles à la main ou le service parisien des pneumatiques dans Baisers volés, en devenir  comme la maturation de l'adolescent, n'est saisie qu'à un moment transitoire de son évolution.  













1, 2, 3 Scènes de Antoine et Colette
4  François Truffaut et Raoul Coutard à la caméra
Richard Avedon, François Truffaut et Jean-Pierre Léaud
 © Richard Avedon