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20.9.15

Landscape. The Ribbon of Hours


O for a Life of Sensations rather than of Thoughts! 








Allongée sur le sable j'écoute les sons bleus, cotonneux du bord de mer, le sac et le ressac font écho au battement enfoui de nos coeurs. Scintillants, éclatants et durs comme du diamant, des débris de pensées roulent sur l'écume des heures. Des rêveries à la dérive flottent et se répandent dans le ciel, fouettées par la marée. 
Les yeux fermés, éblouis de lumière, chacun porte en soi un paysage intérieur qui donne prise au vent dans le grand fracas de sa mémoire.
Pour moi aujourd'hui c'est un long ruban de mers qui claque comme un cerf-volant au bout de ses longues lignes de paysages marins, les mers noires de côtes déchiquetées dans la tempête, les mers champêtres vertes et calmes dans les prés où tangue un clocher à l'heure de midi, les mers tropicales de turquoise et d'or dans la respiration de la nuit, les plages d'encre violette de Cornouailles sur le papier de La promenade au phare*.  Chacun s'est construit au hasard des jours ces paysages portatifs, ces cerfs-volants cousus des émotions et de la couleur des heures, chapelets de gaze et de brume qu'on égrène sous les ciels changeants de nos humeurs, ce grand océan liquide répandu sur le sable et vaporisé dans le ciel où les nuages sont des vagues renversées.

 

Photograph © Hanna Ljungh, Vivisections I


*Virginia Woolf,  To the Lighthouse 



6.12.14

Et les fruits passeront les promesses des fleurs. Clémence Veilhan's Ode to Loss













Il y a un mystère des corps, de la transformation, du devenir. Il y a des questions qui semblent si évidentes qu'il serait gênant de les poser. Où est la petite fille qui était nous, où est la vieille femme qui chaque jour prend la place de l'enfant? Où vont les corps qui se transforment, que sont devenues ces petites mains rondes et potelées, ce regard transparent, cette petite tête pensive?
Les robes, les vêtements, sont des peaux qui gardent la trace des corps, des peaux qui transforment la personne, la personnalité. Que devient-on dans la robe de l'autre, dans la peau de l'autre? Est-ce que les mémoires s'échangent? Est-ce que le temps change son cours? Est-ce que les gestes, la voix, les pensées bougent? Pourquoi garder certains vêtements comme des reliques, comme les gardiens d'un moment qui ne sera plus jamais. Pourquoi cette douleur à se séparer de vieilles gangues?
Dans sa série Je n'ai jamais été une petite fille, la photographe Clémence Veilhan pose ces questions peut-être, et d'autres encore quand elle demande à de jeunes femmes d'endosser la robe verte de taffetas, à col claudine de son enfance. La contrainte est toujours la même, enfiler la robe, penser à son enfance. Une pellicule de trente-six poses pour chaque sujet, une photographie argentique avec temps de pose très long. Trente-six poses c'est beaucoup et c'est peu, pour garder une  forme de sacré, une tension, une vérité.
D'ou vient que ces photos exercent un tel envoûtement, un charme si puissant qu'on voudrait pouvoir les regarder longuement, dans la solitude, dans le retour sur soi, sur sa propre enfance. Chaque photo raconte une histoire, les mains les doigts les bras les jambes les pieds parlent. Les visages les yeux les bouches les cheveux disent. Mais on ne voit pas les pieds, ce sont des portraits en plan italien. Et pourtant on voit les pieds, on voit plus que ce qui est montré, on voit loin très loin dans le passé et dans le futur, on voit ce qui n'est pas visible et qui pourtant circule, cette énergie de la robe, cette énergie des intimités qui se brouillent qui se dédoublent qui se superposent et se morcèlent pour mieux se reconstruire, pour nous donner de la joie. Ces femmes qui comme des guirlandes de papier se donnent la main symboliquement, toutes sans exception ont accepté de revêtir cette robe, de partager ces émotions qui les grandissent. A regarder longtemps, à regarder vraiment, un frisson nous parcourt, c'est une véritable anamnèse que la photographe fait advenir dans le mystère de sa chambre noire. Mes mains se sont souvenus, ont soudain pris la pose, ont retrouvé la plasticité de leur cinq ans pour convoquer des souvenirs oubliés, mais pas perdus. Rien ne se perd, tout attend comme le fruit dans le bourgeon.




Galerie Laure Roynette

Et les fruits passeront les promesses des fleurs
20 rue de Thorigny
75003 Paris


29 novembre-31 janvier 2015




23.6.14

How Far is Far?

L'essentiel est toujours entre la parole et le silence : en suspens.

Antoine Terrasse









Combien de fenêtres, dans l'histoire de nos vies? Et si l'on pouvait se raconter rien qu'en reprenant le fil des fenêtres qui ont marqué nos adresses et nos mémoires.
Ma première fenêtre c'est une tabatière au 30 rue de Lille, d'où j'entends les cloches de Saint Germain et d'où je vois rêver les nuages. Ma deuxième fenêtre s'ouvre sur un minuscule balcon terrasse par lequel j'accède à mon petit chez-moi, qui donne sur une cour d'un drôle d'immeuble dont on me dit alors qu'il aurait  abrité les mousquetaires du Roi, au 56 bis rue Mazarine. 
Et vous, de quelles fenêtres vous souvenez-vous? 




1 Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte sur la mer, 1918-1919



13.11.13

Palimpsest. Cologne's Sleeping Dream

A Cathie


Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent  


Guillaume Apollinaire, Les SapinsAlcools














L'or des nuits*



Chaque ville a son rêve qui dort, palimpseste sur lequel s'écrit la mémoire de ses paysages, de ses murs, de ses fleuves, sur lequel l'ombre de ses arbres n'est figée qu'en apparence. La moindre touche peut le mettre en mouvement, le pli de la nuit la plus obscure peut se défaire pour laisser entrevoir tout un monde. Dans cet espace le passé, le présent et le futur ne font qu'un; Isis se confond avec Sainte Ursule, les voix se superposent les unes aux autres pour dire un maintenant qui se gonfle comme une voile au vent. Le regard qui scrute la toile, qui la regarde longuement soudain la voit vivre et s'animer. Le rideau qui dérobait à la vue ce maintenant s'est déchirée. Le portrait de Cologne en Jérusalem céleste si fidèlement dessinée vient transformer le paysage d'aujourd'hui; sur le ciel d'or du tableau les lourds bateaux à voile descendent le Rhin solennellement, les remparts de la cité renferment à nouveau le cercle des vivants, laissant les eaux noires s'éloigner des collines de Bonn et nourrir de leur vapeur céleste la frondaison des arbres au loin. La ville ne sera plus jamais la même, le musée lui a rendu sa mémoire. Elle n'est plus cette entité isolée qui élève ses bretelles d'autoroute et ses piles d'acier et de béton coupée des vieilles montagnes avoisinantes, des sources et des forêts de sapins doctes et savants dont elle aurait perdu la science. Ses hôtels de verre, ses immeubles et ses tours en forme de grues* sur les docks se rappellent ses peintres de la fin du moyen-âge, ses maîtres des légendes et des passions qui avaient leur atelier à un jet de pierre, dans la Schildergasse toute proche et qui ont fait de Cologne un immense centre d'art et de renouveau.

C'est curieux comme en écrivant ce petit texte après la visite de l'exposition, Secrets of the painters au Wallraff Museum, je me suis souvenue du poème d'Apollinaire. Combien de temps, étaient-ils restés là dans l'antichambre de ma mémoire ces sapins rhénans? Savaient-ils de toute éternité ces astrologues en chapeau pointu que j'irai un jour habiter les rives du Rhin? Faut-il qu'à travers leur silhouette disparue sous la neige de l'oubli le passé rejoigne le présent pour dire quelque chose du futur?  



                             *Guillaume Apollinaire, Nuit rhénane















Secrets of the Painters
Cologne in the Middle Ages
Wallraf das Museum
Cologne 

20 9 2013 - 9 2 2014


1, 2, Paysage de Cologne en Jérusalem céleste.
3 Détail Severinskirche.
 Photographs J'attends...