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20.8.12

La disparition du sens. Le rêve en couleurs de Marguerite Duras




Dans la montagne la chaleur était tellement sans recours qu'on la supportait presque mieux qu'en bas, qu'au bord de la mer. Là elle était face à vous, dans une hostilité loyale, sans appel. 
--J'ai peur des abeilles, dit Sara.
-- De quoi tu n'as pas peur, dit Diana.
--Marche derrière moi, dit Gina.
Elle se mit sur le côté et la laissa aller derrière elle.
Il y  a aussi l'angoisse du soleil, dit Diana. Je ne savais pas avant de venir dans ce pays.

Marguerite Duras

















38° C à Senlis. L'air est sec, brûlant et vénéneux. Dans cette petite ville de province où tout semble mesuré, voilà soudain l'excès, la démesure. Soudainement une grande dune de sable blanc a pris la place de la cathédrale de pierre grise et moisie. Le soleil est devenu l'ennemi. 
Je relis  Les Petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras.  Rien. C'est un livre fait de presque rien. Des dialogues de tous les jours, des verres de Campari bus à toute heure, un fleuve qu'un passeur fait traverser, une chaleur écrasante, la montagne qui s'enflamme et la mer qui épuise, un petit village du Sud de l'Italie. Deux couples fatigués l'un de l'autre cherchent des vacances à l'amour. D'où vient la magie, l'envoûtement de l'écriture de Duras? D'où vient qu'on ne peut épuiser ce texte, qu'il résiste à chaque nouvelle lecture, que son mystère est toujours vivant, toujours recommencé. Comment Marguerite Duras s'y prend-elle pour organiser ainsi la disparition du sens, pour le diluer dans le désir des fresques de Tarquinia?



-- Bonsoir, dit-il. Je ne sais pas pourquoi, les boules ça m'ennuie ce soir. 
-- On parlait d'un petit voyage qu'on pourrait faire à Paestum dit Sara,
-- C'est très beau Paestum, dit Ludi. 
-- Tu pourrais venir avec nous, dit Jacques. On s'arrêterait à Tarquinia. 
Sara reconnaissait mal la voix de Jacques. Il parlait d'un ton harassé. 
C'est une bonne idée Tarquinia, dit Ludi.
Vous allez voir ces petits chevaux des tombes étrusques.  Ils sont beaux comme je ne sais pas quoi. (...)




-- Trop tard, dit l'épicier. C'est par amour qu'on va dans les villes, par amour de l'amour, quoi. Ah! ce que je les ai aimées les villes, à la folie. J'ai fait pendant très longtemps des rêves en couleur de villes imaginaires où j'aurais circulé librement, à l'aventure. Mais les rêves n'ont pas suffi et je suis devenu un peu méchant. (...)




-- Il n'y a pas de vacances à l'amour, dit-il, ça n'existe pas. L'amour il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n'y a pas de vacances possibles à ça. 
Il parlait sans la regarder face au fleuve.
-- Et c'est ça l'amour, s'y soustraire, on ne peut pas.  (...)


Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia, 1953







2 Les chevaux ailés de Tarquinia
3 Le temple de Poséidon à Paestum



For English readers, see on  Google books, The little horses of Tarquinia translated by Ann Lenore Derrickson. 

17.4.12

In Praise of Slowness (2) L' arithmétique de Marguerite Duras





La cuisine de Neauphle le Château, Jean Mascolo.


Liste dans la cuisine de Neauphle le Château



A Neauphle-le Château, dans ma maison de campagne, j’avais fait une liste des produits qu’il fallait toujours avoir à la maison. Il y en avait à peu près vingt-cinq. On a gardé cette liste, elle est toujours là, parce que c’était moi qui l’avait écrite. Elle est toujours exhaustive. La liste est toujours là, sur le mur. On n’a ajouté aucun autre produit que ceux qui sont là. Aucun des cinq à six cents nouveaux produits qui ont été créés depuis l’établissement de cette liste en 20 ans, n’a été adopté
Je ne supporte pas du tout qu'il n'y ait rien à manger à la maison... Si vous voulez,  c'est un petit peu étrange... ça, chez moi...Il manque par exemple des oeufs ou bien il manque du beurre ou il manque des fruits, ça me torture. Il me semble que c'est toute la maison, qui est atteinte, qui penche, qui penche comme les fleuves de mon enfance pour aller vers l'océan... qui va à vau-l'eau, parce qu'il manque une chose vitale... On dit toujours, s'il n'y a pas de sel, y'a rien. Moi ça prend des formes extrêmes... S'il n'y a pas de citron, y'a rien... S'il n'y a pas de thé, s'il n'y a pas de Earl grey, y'a rien. A la rigueur il pourrait ne pas y avoir de pain, mais s'il n'y a pas de pommes, alors par exemple, y'a rien du tout... S'il n'y a pas de sauce indochinoise, je m'en vais, je quitte la demeure... J'ai un problème de superposition... Si je ne peux pas superposer deux bouteilles d'huile, il n'y en a pas... Si je n'ai pas la bouteille qui attend que celle qui est en cours soit terminée, je suis sans huile... S'il n'y a plus que le sel qui est dans la boîte à sel sans un kilo qui est dans le placard, je suis sans sel... Ca me rend la vie infernale, je suis toujours obligée de vérifier deux fois tout... C'est vrai, je suis comme ça... C'est un caractère malheureux comme dirait ma mère. C'est un truc arithmétique, c'est 1=0, 1+1+1, c'est ça l'équation, enfin le mode de calcul que je fais dans ma tête...
Extraits du décryptage Le bon plaisir de Marguerite Duras, France Culture, octobre 1984, INA.


Et vous? Vous êtes pain ou pommes? De quoi vous est-il insupportable de manquer? Je ne me souviens plus quand j'ai trouvé ce petit ouvrage. D'habitude, j'écris la date dans mes livres avec mon nom et parfois quelques détails sur les circonstances de sa lecture. Je sais simplement que ce livre m'a tout de suite été très cher et qu'il m'a accompagnée depuis. J'y trouve des vérités enfouies qui vont bien au-delà de ce que disent les textes ou les photos. Il y a dans le rapport de chacun à la nourriture des informations si importantes sur la personne que ce rapport là est comme l'ADN  pour tout organisme. Il recèle d'une certaine manière une partie de notre histoire et de notre  hérédité.

Duras, La cuisine de Marguerite, Benoît Jacob, 1999. Livre interdit d'exploitation, voir l'article de Wikipédia et celui de Blog de luxe.




3.3.12

Ecritures (2) Duras' Immortality



No source




Impossible not to mention the 16th aniversary of Duras' death today and the excellent France Inter broadcast with Laure Adler, L'atelier fantôme de Marguerite Duras.