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28.5.15

Avec qui passez-vous vos nuits ?



La nature est à l'intérieur. 

Paul Cézanne










La nuit est noire comme une coquille, bientôt elle va s'ouvrir et il en sera fini de son opacité protectrice. Bien calée au creux des pages de mon livre, je flotte je tangue et je chavire. Les pages tournent, les lettres dansent, un paysage de mots se fait jour. Tout semble si clair et si limpide, je ne lis pas c'est le livre qui me lit. J'habite dans ses plis, je dors éveillée entre ses lignes. Je suis si proche de son auteur, il me semble qu'il me parle là maintenant dans la fragilité de ce miracle qui se répète au fil de mes insomnies. Bientôt les premiers oiseaux vont chanter et briser le cercle de silence qui ordonne le monde autour de mon lit. La montée du jour va repousser cette voix, renvoyer cette âme qui s'est tue aux confins de l'espace inhabité. 
Le Tholonet juillet-aout 1960, la lumière est intense. La mer comme un diamant taillé aiguise la pensée fait miroiter les points de vue, à moins que ce ne soit la montagne Sainte Victoire tant de fois peinte par Cézanne qui étale ses nappes et ses failles en grandes vagues bleues sombres. C'est de là que Merleau-Ponty me parle, interroge pour moi, comme pour la première fois ce qui fait la vision d'un peintre, "cette vision dévorante que l'oeil habite comme l'homme sa maison."

"L'oeil voit le monde et ce qui manque au monde pour être tableau."
Soudain ce monde s'ouvre pour laisser voir le dedans du dehors, non seulement je vois clair mais je suis transparente, les objets me traversent. Moi aussi je peux "puiser à cette nappe de sens brut" qui rayonne. Je comprends tout, le passé et le présent. Je suis prise "dans le tissu du monde" comme du temps où de mon enfance j'avais le pouvoir de me mettre dans une fougère, d'être fleur ou nuage. 
"Puisque les choses et mon corps sont faits de la même étoffe, il faut que sa vision se fasse de quelque manière en elles, ou encore que leur visibilité manifeste se double en lui d'une visibilité secrète."

Des heures de sommeil en moins mais pas de nuits perdues puisque je m'y retrouve étonnée comme d'un premier matin. "La nature est à l'intérieur dit Cézanne." L'enfance n'est pas un temps qui n'est plus, elle est un territoire, une île, un éclair qui jaillit aussitôt retrouvé aussitôt reperdu. 
Qu'en restera-t-il demain matin? 






Le livre lu dans la nuit est L'Oeil et l'Esprit de Maurice Merleau-Ponty. Les citations sont toutes extraites de cet ouvrage écrit au Tholonet à l'été 1960, les dernières vacances du philosophe poète  puisqu'il succombera au printemps suivant d'un arrêt du coeur.  







L’énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaître dans ce qu’il voit alors l’ " autre côté " de sa puissance voyante. Il se voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même. C'est un soi, non par transparence, comme la pensée qui ne pense quoi que ce soit qu'en l'assimilant, en le constituant, en le transformant en pensée -- , mais un soi par confusion, narcissisme, inhérence de celui qui voit à ce qu'il voit, de celui qui touche à ce qu'il touche, du sentant au senti -- un soi donc qui est pris entre des choses, qui a une face et un dos, un passé et un avenir...





 Maurice Merleau-PontyL'Oeil et l'Esprit



Cézanne, La montagne Sainte Victoire vue de la route du Tholonet



10.11.14

Function Follows Fairy Tale. Aylin Langreuter's Artificial Obvious


Even the simplest darkness of night whispers suggestion to the mind. 

Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek





















Unfortunately, nature is very much a now-you-see it now you-don't affair. A fish flashes then dissolves in the water, before my eyes like so much salt. Deer apparently ascent bodily into heaven; the brightest oriole fades into leaves. These disappearances stun me into stillness and concentration: they say of nature that it conceals with a great nonchalance, and they say of vision that it is a deliberate gift, the revelation of a dancer who for my eyes only flings away her seven veils. For nature does reveal as well as conceal: now you don't see it, now you do...
It's all a matter of keeping my eyes open. Nature is like one of those line drawings of a tree that are puzzles for children: can you find hidden in the leaves a duck, a house, a boy, a bucket, a zebra and a boot? Specialists can find the most incredibly well-hidden things...
I squint at the wind because I read Stewart Edward White: "I have always maintained that if you looked closely enough you could see the wind -- the dim hardly-made-out, fine débris fleeing high in the air." White was an excellent observer, and devoted an entire chapter of The Mountains to the subject of seeing deer. "As soon as you can forget the naturally obvious and construct an artificial obvious, then you too will see deer."


Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek, Seeing



Aylin Langreuter is a multidisciplinary artist based in Bavaria.  With partner industrial designer Dominique de La Fontaine, they created an art/design collective company named Dante-Goods and Bads in 2012. The young brand conscious of its ambitious and fragile endeavour has no other goal than to give life to "objects with qualities above and beyond the substantial" with associative qualities like "emotions, habits, memories, tastes, aversions, the good, the bad, never the ugly." Here is for the statement. Very much impressed by Jean Baudrillard's quote:
"I almost felt as if the object possessed passion at least it seemed to have a life of its own and be able to escape the passiveness of its usage, to achieve a kind of autonomy and maybe even the power to take revenge on a subject that was all too sure of its command."
-- their art aims to voicing the things' demands. Definitely on the side of the object, they strive to give them a sense of family, allowing them a right to growth and expansion.   


21.5.14

Le grand désordre. Kitty Crowther's Little Devils


La journée, il faut de l'ordre, la nuit, je ne sais pas. Je dors.
Qui sait, peut-être que les choses bougent de place la nuit.

Kitty Crowther








Il fait un peu gris dehors, parfaite journée pour nettoyer. Emilienne  a vidé toutes les armoires de sa cuisine. Il y en avait des choses: des mites, des pâtes qui datent d'avant sa naissance. Du moins, c'est ce qui est indiqué sur l'emballage. Elle a retrouvé son cerf-volant, une des ses brosses à dents, un bec de mouette séché et une vieille photo en noir et blanc de mère-grand. En tailleur  à carreaux, une cigarette en main et le regard perdu dans un songe.(...)
Lorsqu'il fait nuit, épuisée, Emilienne s'installe pour dormir dans dans une des armoires de la cuisine, avec un gros coussin, un sac de couchage, une bougie et une lampe de poche. Il faut attendre toute la nuit que sa chambre sèche. Tout sent merveilleusement bon.(...)
Daguerréotype a pris possession de l'armoire au-dessus, sa queue dépasse, en forme de point d'interrogation à l'envers. En voulant l'aider, il a cassé trois tasses en porcelaine. Emilienne les a recollées. Elle les a remplies de terre et y a planté trois graines de capucine. Elles dorment, à présent, sur son balcon. 
Cette nuit-là, Emilienne rêve de jungle de capucines et de mère-grand en tailleur à carreaux.


Emilienne, the girl sitting in the green armchair, has trouble organizing her things. I actually wrote this story to a friend of mine, who – just like me – doesn’t particularly enjoy cleaning up.
When working on the book I was thinking about how we judge each other by how messy we are. The small black creatures come from the messy world. I quite like them.
I enjoy the thought that we can see more than we might first think. Sit quietly and still. Once you’re completely bored, the small black creatures will appear…



Kitty Crowther is a Belgian illustrator and author born in Brussels in 1970 to a British father and a Swedish mother. She spent much of her childhood in Veere, a small Zeeland haven. It definitely shaped her relationship to nature.
Born with an hearing impairment, she could not speak before the age of 4, as a result of which she developed an acute awareness to atmosphere, body language and the invisible.
"There are so many ways to believe, Kitty Crowther told a journalist, I believe in everything you can´t see."










1 Kitty Crowther, Le Grand désordre, Seuil jeunesse 2005
2 Le Monde de Kitty Crowther, Pastel, l'école des loisirs

21.12.13

Small Epiphanies. A Winter Pilgrimage with Annie Dillard and Hélène Binet

I am what I see

Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek





















Solstice d'hiver

All that summer conceals, winter reveals. Outside everything has opened up. Winter clear-cuts and reseeds the easy way (...). Everywhere skies extend, vistas deepen, walls become windows, doors open. When the leaves fall the strip-tease is over; things stand mute and revealed.


Annie DillardPilgrim at Tinker Creek



J'ai découvert pour la première fois le travail d'Hélène Binet en visitant la galerie Gabrielle Ammann. La galerie est située au fond d'une petite cour qui laisse entrevoir un jardin minimaliste de graminées et de petits cailloux blancs impeccablement ratissés  à la manière d'un jardin  zen. Je me souviens des photos des églises de Nicholas Hawksmoor  et d'un ou deux meubles design semblables à des sculptures. Je suis restée longtemps à regarder les photographies sans pouvoir m'en détourner, sans pouvoir échapper à leur séduction. Je suis retournée plusieurs fois à la galerie pour essayer de percer le secret de leurs lignes, de leurs textures, de leur composition, de leurs ombres. Il me manquait toujours quelque chose. Ce presque rien qui rendait les photos habitées, qui allait voir au coeur des choses, qui les déshabillait pour les montrer dans leur nudité. Hélène Binet raconte comment elle joue avec les ombres pour capturer l'essence de ce qu'elle photographie, mais aussi pour jouer des tours à celui qui les regarde. "Shadow is an amazing subject. Shadow is an absence. As an absence of energy you can compare it to silence or maybe cold air. It tells you the most. But it’s the one also that can trick you. Because you could have a feeling that it’s something else that you see. If you look at anthropology, different cultures, there has always been this interpretation of shadow. Shadow is always the lead in to something else. But then if you think about shadow as a sense of light you can go back in time and space and you can see that it connects you to the past."  Dans ses photos d'architecture, il y a souvent des ciels chargés de nuages en mouvement, signes du temps saisi sur la pellicule qu'elle utilise exclusivement. "I shoot only on film and plate. I don’t touch digital. There are many reasons: mentally it’s very different to work with film. It’s precious and every photograph you have to say yes! It’s now! There's no fiddling about and fixing it later. I really believe the soul of photography is its relationship with the instant. And the concentration is very different. It’s like a momentum, it’s like a performance." Depuis, j'ai compris que chacune de ses photographies a la puissance de créer une petite épiphanie, à chaque fois différente qui célèbre les noces du regard du photographe et du regard de l'orante que nous devenons quand regarder nous ouvre à nous-même  et qu'une aile claire nous parcourt d'un frisson de plumes. 


Composing Space,The Photographs of Hélène Binet Monograph on Hélène Binet's work by Phaedon, Limited edition










1,4 © Hélène Binet, Field and Weaving
2, 3, ©  Hélène Binet, Water and Stone




11.11.13

The Slightest Touch. Timpano by Sarah Westphal





Ce point, où une forme vire à l'informe, au chaos lumineux d'un excès de matière, où une forme se défait dans une autre, où le réel se mélange à son fantasme... un point pulsionnel baroque.

Christine Buci-Gluckman*





















Sarah Westphal is a German photographer who lives and works in Berlin and in Ghent. Her work is currently on show at The Wallraf-Richartz Museum in Cologne. With Timpano, she adresses the theme of a "visual fast." Nine large format or multi-parts photographs fill the gap left by important works which have been moved from the medieval section for the major special exhibition Secrets of painters, thus relating to a long tradition of the theme of  concealing and revealing. The title of the exhibition, Timpano evokes a historic genre of "textiles that were hung in front of valuable paintings" to underline their precious character. 

"Space is always present although we do not realize it. As soon as the slightest touch effects a change we can take a fresh look at that space. It is this touch, more than building things that I am interested in. Perhaps you could say that taking a photograph is the slightest touch. By doing as little as directing our gaze we touch things and are touched ourselves." Sarah Westphal 








Sarah Westphal
Timpano
Wallraf das Museum
Cologne

27. 9. 2013- 2. 2. 2014





*Christine Buci-Gluckman, La folie du voir. De l'esthétique Baroque, Editions Galilée, 1986


1, 2 Sarah Westphal, Photographs J'attends...
3 Maître de La légende de Sainte Ursule, L'apparition de l'Ange,(1492-1496), detail, Wallraf-Richartz Museum, Photographs J'attends...



17.9.13

Forêt mouillée. Le théâtre en liberté de Victor Hugo


Tout chante un opéra mystérieux ici.

Victor Hugo , La Forêt mouillée
























"Au signal donné par le moineau, un mouvement extraordinaire agite la forêt. Il semble que tout s'éveille et se mette à vivre. Les choses deviennent des êtres. Les fleurs prennent des airs de femmes. On dirait que les esprits des plantes sortent la tête de dessous les feuilles et se mettent à jaser. Tout parle, tout murmure, tout chuchote. Des querelles ça et là. Toutes les tiges se penchent pêle-mêle les unes vers les autres. Le vent va et vient. Les oiseaux, les papillons, les mouches vont et viennent. Les vers de terre se dressent hors de leurs trous comme en proie à un rut mystérieux. Les parfums et les rayons se baisent. Le soleil fait dans les massifs d'arbres tous les verts possibles. Pendant toute la scène, les mousses, les plantes, les oiseaux, les mouches se mêlent en groupes qui se décomposent et se recomposent sans cesse. Dans des coins, des fleurs font leur toilette, les joyeuses s'ajustant des colliers de gouttes de rosée, les mélancoliques faisant briller au soleil leur larme de pluie. L'eau de l'étang imite les frémissements d'une gaze d'argent. Les nids font de petits cris. Pour le voyant, c'est un immense tumulte; pour l'homme, c'est une paix immense."



Tandis que toute la forêt s'agite et frémit au retour du printemps, Dénarius, un dandy ridicule et pédant se targue d'être insensible aux femmes et à l'amour. Ce gandin ne voit dans la nature qu'un miroir de chasteté et de silence quand chaque petit être végétal ou animal se déchaîne et s'ébat dans un désordre tapageur. Toute cette "marmaille vive et leste" dotée de parole et de raison s'entend pour lui donner une leçon. 
Victor Hugo fait mine d'écrire une parodie de fantaisie shakespearienne bien loin de la bienséance du théâtre classique, où se juxtaposent clichés poétiques, références  décalées à la culture classique, malentendus et doubles sens graveleux à la manière d'un vaudeville, cependant son texte travaille en profondeur la question de notre rapport au monde et à ses mystères. Entre ombre et lumière, visible et invisible la nature, "effrayant abîme", pourrait devenir le théâtre de rédemption de l'homme aveugle et ignorant.  

La forêt mouillée est une fantaisie peu connue du Théâtre en liberté de Victor Hugo. Sa distribution qui a la particularité de  faire la part belle aux animaux et aux végétaux, était considérée injouable par l'auteur. Ecrite pendant ses années d'exil à Guernesey et restée inédite jusqu'à sa parution posthume en 1886, cette pièce  a  fait à ce jour l'objet de deux mises en scène; sa création en 1930 à La Comédie Française et son adaptation en spectacle musical par Bernard Turle lors du Festival de Carnoules, le WEM6, en 2002. Ces deux expériences scéniques ont été le sujet d'une étude par Sylvianne Robardey-EppsteinVirtualités et limites de l’animisme sur scène : le cas de La Forêt mouillée de Victor Hugo. 
  


1 Victor Hugo, dessin de l'Album spirite, BNF manuscrits, NAF 13353, fol.3. 


Lors de la séance spirite du 4 avril 1854, le Lion d'Androclès demande à Charles Hugo et Théophile Guérin de lui donner un crayon; ceux-ci installent une table ayant pour troisième pied un crayon, et la table s'agite et se met à dessiner.



2 Gérard Traquandi, Untitled - 2005; Ink and pencil on paper. 48 x 33 cm




Gérard Traquandi, La Grotte Roland  - 2010. Résino-pigment type. 224 x 177 cm



4 Franck Evennou, Arbre, forêt d'Ermenonville, 2010




Liens: Gérard Traquandi, Galerie Laurent Godin, Paris
La Forêt mouillée, collection théâtre, texte en ligne




 






12.3.13

Mandala. Mikaïl Porollo's Offer to Stillness and Perfection





































Everywhere I went, looking up and around me, I was welcomed by the quiet symmetry of things. It all looked so solid and still, calm and contained but at the same time fleeting and fragile; an enchanting kaleidoscope of light, colour and shape. This harmony of form became my mandala. I found myself wanting to capture and commit to memory these moments of recognition. It was the best way I had of renewing my relationship with Belgium and the rest of Europe, of continuing a familiar conversation with fresh curiosity.


Mikhaïl Porollo






Mikaïl Porollo's work confronts us with 'seeing' issue. How do we see and how different cultural identities and background influence our sense of harmony and form? With his work in progress Perfection of Forms he set out to portray round ceilings throughout Europe. He focused on capturing harmony and balance in  "dressed" architectural constructions, offering us a new perspective on cultural representations. On a deeper level his photographs work as a meditation experience and you may perceive them as enlightning mandalas.




Mikaïl Porollo
Christa Reniers Fusion Gallery

February 8 - April 21 2013

61 rue Lebeau 
1000 Bruxelles

















See his project Goddesses where he manipulates portraits by creating a non existent symetry of his sitters' faces.






1 Centre for Fine Arts, Brussels 2 Halle Gate, Brussels 3 Ravenstein Gallery, Brussels 4 Palace of music, Barcelona 5 Great Mosque, Brussels 6 Koelkelberg Basilica, Brussels 7 Berlin Cathedral, Berlin All  photographs,©  Mikaïl Porollo