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29.1.17

L'eau, l'air et le savon


Mourir de confusion









Il n'est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l'air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.

Bien qu'il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.


Francis Ponge,  Le savon





Image : Manon von Kouswijk, Soap with a string of pearls, 








12.8.16

Sauver quelque chose du temps*. Un jour à Granville

(...) le regard est toujours virtuellement fou.

Roland Barthes**




Deux enfants se tiennent par la main. Un petit garçon en vareuse et une petite fille à la natte. A moins qu'Elle ne se tienne les mains croisées dans le dos pour appuyer son silence. J'aime leurs jambes dont l'absence de dessin appelle la reconstitution de celui qui regarde, l'imprimé fleuri de la robe.
La mer n'est pas loin...
La technique de frottage me touche par sa fragilité. Un dessin d'après photographie, me dit-on. Comment se dégage cette substance photographique ? Qu'est-ce ce qui rend ce tracé si farouchement vivace? L'épreuve du temps à venir, une empreinte insaisissable comme une transmutation de matière ? Le passage du "ça a été" de la photographie au "cela est" de toute éternité du dessin. Peut-être faut-il descendre en soi-même pour trouver l'évidence de cette présence ?** 
Un petit cadre dormant dans mes tiroirs avec son verre soufflé à l'ancienne -une bulle de deux ou trois millimètres vient se poser juste au-dessus de la signature de l'artiste, semblait attendre ce crayon depuis longtemps. Les objets qui nous arrivent en savent-ils plus long que nous ? 






* "Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais." Annie Ernaux,
 Les Années

** Roland Barthes, La Chambre claire

***"Je devais descendre davantage en moi-même pour trouver l’évidence de la photographie" Roland Barthes, La Chambre claire 







Atelier Véronique et Philippe Senlanne 
 34 rue des Juifs 
50400 Granville










Granville est la première ville que je vois du Cotentin, la rue des Juifs ma première étape, un coup au coeur pour cette ville et pour cette rue si singulière avec ses ateliers d'artistes, céramistes, galerie de photos, boutiques d'antiquités, librairie, friperie. Un bonnet de bain des années 50-60 avec des fleurs blanches vu dans la vitrine de Chats-nippés (fermé alors), me trotte encore dans la tête. 






Chats-nippés
58 rue des Juifs
50400 Granville


Frédéric Régnier
Céramique
48 ter rue des Juifs
50400 Granville


Pauline antiquités
59 rue des Juifs
50400 Granville






Photographies : 1- Dessin de Véronique Senlanne 
 2- Atelier Senlanne, vanités en céramique


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7.8.15

Blindness and Insight. Perte d'auréole


Sois toujours poète, même en prose...

Baudelaire, Hygiène









Pourquoi perd-on ses objets ? Quel est le sens à donner à ces petits tracas ? Que nous dit notre inconscient de ces offrandes au monde, à la vie, aux petits dieux du quotidien? Comment renaît-on de ces menus dépouillements? Entre lien et rupture perd-on son identité à chaque fois -- pour mieux s'en ressaisir ? Fragments ou ellipses quelles figures se dessinent dans ces petits rites de passage ? Qui saura les déchiffrer ? *




...vous connaissez ma terreur des chevaux et des voitures. Tout à l'heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n'ai pas eu le courage de la ramasser. J'ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable à vous, comme vous voyez !










Photographie © Valery Lorenzo

* J'attends...


19.3.15

Petites Bêtes. Cycling up with La Philie

























Philie ou phobie ? 




La Philie a pris son nom de la famille des insectes phasmes de l'ancien grec φάσμα, phasma qui signifie apparition ou fantôme. Ces insectes doivent leur survie à une stratégie de camouflage qui les font se fondre dans la nature. Insecte feuille, ou insecte bâton ils sont presque impossibles à déceler comme il est quasiment impossible de déceler le vrai du faux dans ce trompe l'oeil plus vrai que nature. Les fourmis en colonnes serrées montent à l'assaut d'une vaisselle en porcelaine mise au rebut, qu'on trouve au kilo dans de nombreuses boutiques solidaires en Allemagne. Evelyn Bracklow aime leur redonner vie en célébrant le mariage de la tradition du trompe l'oeil et des vanités. Tout n'est qu'illusion et tromperie des sens. Le temps d'un instant, si fugitif, que saisit-on du réel?
J'ai découvert et aimé le travail de cette jeune artiste de Dortmund à la semaine du design de Cologne, Passagen qui se tient tous les ans en janvier. Chaque pièce est unique et peinte à la main par l'artiste pour qui les fourmis symbolisent toutes les histoires passées de cette vaisselle abandonnée à laquelle elle offre une nouvelle chance dans sa boutique en ligne sur Etsy








L'arrivée de la première coccinelle sur le rebord de ma fenêtre à Cologne la semaine dernière m'a tant ravie le coeur qu'avec elle sont revenus les souvenirs si simples et si beaux de la vie endormie qui se réveille au printemps. 






Photographies © Evelyn Bracklaw

10.11.14

Function Follows Fairy Tale. Aylin Langreuter's Artificial Obvious


Even the simplest darkness of night whispers suggestion to the mind. 

Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek





















Unfortunately, nature is very much a now-you-see it now you-don't affair. A fish flashes then dissolves in the water, before my eyes like so much salt. Deer apparently ascent bodily into heaven; the brightest oriole fades into leaves. These disappearances stun me into stillness and concentration: they say of nature that it conceals with a great nonchalance, and they say of vision that it is a deliberate gift, the revelation of a dancer who for my eyes only flings away her seven veils. For nature does reveal as well as conceal: now you don't see it, now you do...
It's all a matter of keeping my eyes open. Nature is like one of those line drawings of a tree that are puzzles for children: can you find hidden in the leaves a duck, a house, a boy, a bucket, a zebra and a boot? Specialists can find the most incredibly well-hidden things...
I squint at the wind because I read Stewart Edward White: "I have always maintained that if you looked closely enough you could see the wind -- the dim hardly-made-out, fine débris fleeing high in the air." White was an excellent observer, and devoted an entire chapter of The Mountains to the subject of seeing deer. "As soon as you can forget the naturally obvious and construct an artificial obvious, then you too will see deer."


Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek, Seeing



Aylin Langreuter is a multidisciplinary artist based in Bavaria.  With partner industrial designer Dominique de La Fontaine, they created an art/design collective company named Dante-Goods and Bads in 2012. The young brand conscious of its ambitious and fragile endeavour has no other goal than to give life to "objects with qualities above and beyond the substantial" with associative qualities like "emotions, habits, memories, tastes, aversions, the good, the bad, never the ugly." Here is for the statement. Very much impressed by Jean Baudrillard's quote:
"I almost felt as if the object possessed passion at least it seemed to have a life of its own and be able to escape the passiveness of its usage, to achieve a kind of autonomy and maybe even the power to take revenge on a subject that was all too sure of its command."
-- their art aims to voicing the things' demands. Definitely on the side of the object, they strive to give them a sense of family, allowing them a right to growth and expansion.   


22.8.14

Heterotopias (3). Toute la végétation du monde







En général, l'hétérotopie a pour règle de juxtaposer dans un lieu réel plusieurs espaces qui, normalement, seraient, devraient être incompatibles.(...) Mais peut-être le plus ancien exemple d' hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré: une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l'on songe que les tapis orientaux étaient, à l'origine, des reproductions de jardins- au sens strict, des "jardins d'hiver"-, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l'espace. 

Michel Foucault, Les Hétérotopies




Le tapis comme miroir du monde, comme métaphore du jardin, comme paradis portatif, voilà qui enchante quand vient la fin de l'été et des longs jours parfumés de feuilles de figuier, quand le vent dans les branches sonne l'heure de se rencoigner auprès de cheminées et de feux de bois joyeux. Alors, il sera temps de démonter sa cabane, de dérouler ses tapis pour capturer la magie de l'été du monde, de le faire se déplier et revivre un bref instant dans le rituel d'une tasse de thé sur un tapis d'Ispahan. De même que tous les tapis contiennent le monde entier dans sa perfection accomplie, tous les tapis sont en soi des tapis antiques, précieux et délicats d'Ispahan.   




Photographie, Over dyed kilim rug via Méchant Studio


21.5.14

Le grand désordre. Kitty Crowther's Little Devils


La journée, il faut de l'ordre, la nuit, je ne sais pas. Je dors.
Qui sait, peut-être que les choses bougent de place la nuit.

Kitty Crowther








Il fait un peu gris dehors, parfaite journée pour nettoyer. Emilienne  a vidé toutes les armoires de sa cuisine. Il y en avait des choses: des mites, des pâtes qui datent d'avant sa naissance. Du moins, c'est ce qui est indiqué sur l'emballage. Elle a retrouvé son cerf-volant, une des ses brosses à dents, un bec de mouette séché et une vieille photo en noir et blanc de mère-grand. En tailleur  à carreaux, une cigarette en main et le regard perdu dans un songe.(...)
Lorsqu'il fait nuit, épuisée, Emilienne s'installe pour dormir dans dans une des armoires de la cuisine, avec un gros coussin, un sac de couchage, une bougie et une lampe de poche. Il faut attendre toute la nuit que sa chambre sèche. Tout sent merveilleusement bon.(...)
Daguerréotype a pris possession de l'armoire au-dessus, sa queue dépasse, en forme de point d'interrogation à l'envers. En voulant l'aider, il a cassé trois tasses en porcelaine. Emilienne les a recollées. Elle les a remplies de terre et y a planté trois graines de capucine. Elles dorment, à présent, sur son balcon. 
Cette nuit-là, Emilienne rêve de jungle de capucines et de mère-grand en tailleur à carreaux.


Emilienne, the girl sitting in the green armchair, has trouble organizing her things. I actually wrote this story to a friend of mine, who – just like me – doesn’t particularly enjoy cleaning up.
When working on the book I was thinking about how we judge each other by how messy we are. The small black creatures come from the messy world. I quite like them.
I enjoy the thought that we can see more than we might first think. Sit quietly and still. Once you’re completely bored, the small black creatures will appear…



Kitty Crowther is a Belgian illustrator and author born in Brussels in 1970 to a British father and a Swedish mother. She spent much of her childhood in Veere, a small Zeeland haven. It definitely shaped her relationship to nature.
Born with an hearing impairment, she could not speak before the age of 4, as a result of which she developed an acute awareness to atmosphere, body language and the invisible.
"There are so many ways to believe, Kitty Crowther told a journalist, I believe in everything you can´t see."










1 Kitty Crowther, Le Grand désordre, Seuil jeunesse 2005
2 Le Monde de Kitty Crowther, Pastel, l'école des loisirs

2.5.14

Order and Disorder. La vie matérielle

Nous sommes là. Là où se fait notre histoire. Pas ailleurs.

Marguerite Duras














La Maison 


La maison, c'est la maison de famille, c'est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d'aventure, de fuite qui est la leur depuis le commencement des âges. Quand on aborde ce sujet, le plus difficile c'est d'atteindre le matériau lisse sans aspérité, qui est la pensée de la femme autour de cette entreprise démente que représente une maison. Celle de la recherche du point de ralliement commun aux enfants et aux hommes. 
Le lieu de l'utopie même c'est la maison créée par la femme, cette tentative à laquelle elle ne résiste pas, à savoir d'intéresser les siens non pas au bonheur mais à sa recherche comme si l'intérêt même de l'entreprise tournait autour de cette recherche elle-même, qu'il ne fallait pas en rejeter résolument la proposition du moment même qu'elle était générale.(...) 
La maison manque toujours de place pour les enfants, toujours, dans tous les cas, même celui de châteaux. Les enfants ne regardent pas les maisons, mais ils les connaissent, les recoins, mieux que la mère, ils fouillent les enfants. Ils cherchent. Les enfants ne regardent pas les maisons, ils ne les regardent pas plus que les parois de chair qui les enferment quand ils ne voient pas encore mais ils les connaissent. C'est quand ils quittent la maison qu'ils la regardent. 


Marguerite Duras, La Vie matérielle  P.O.L,  1987









Photographies © Marine Gobled, blog Studio Nord, Bruxelles



6.1.13

An Enormously Tiny Bit of a Lot. Meret Oppenheim's Dreams and Metamorphoses


"Freedom isn't given to you – you have to take it."
Meret Oppenheim







































 Without me anyway



Without me

Anyway without way I came near without bread

Without breath but withkin with Caspar
With a cake so round through somewhat square
But without growth of grass with scars with warts with fingers
With sticks with many Os and few Gs
But an enormously tiny bit of a lot
Oh fall you down into your hole oh bury you yourself
And your longwinded hope
Give your ego a kick give your id its reward
And whatever is left of you fry it like little fishes in oil 
You can peel off your shoes



Meret Oppenheim, 1976





"I am a swaddled child, swaddled in an iron grip." Those are the words of Meret Oppenheim at the end of a crisis that lasted almost two decades after the overwhelming success of her work Le déjeûner de fourrure (Breakfast in Fur) that catapulted her to  the status of a myth at the yong age of 23. Once the muse and the object of creativity of men -- she served as a model to Man Ray for a series of photographs entitled Erotique voilée, she still had to undergo their disparagement and  the shrinking of her self by their use of diminutives. Max Ernst had written on the invitation to the opening of the exhibition: "Who covers a soup spoon with luxurious fur? Little Meret. Who has outgrown us? Little Meret." Her father often repeated her that "Women have never done anything in art." She needed all the impetus she put in her work to free herself from men's projections.  






  



2013 célèbre le centième anniversaire de la naissance de Méret Oppenheim. Plusieurs grandes expositions lui rendent hommage.








Les étincelles de Méret. Les surréalismes dans l'art contemporain Suisse

19.10.2012 - 10.02.2013





Meret Oppenheim

21.03.2013-14.07. 2013



Vienne






Meret Oppenheim - Above the trees

20.02. 2013 - 05.05. 2013
 Hannover

















1 Meret Oppenheim  in a paper jacket she created, 1976, source unknown 
2 Meret Oppenheim, The Fur-lined Teacup Photograph Man Ray, 1936
Meret Oppenheim, My governess, sculpture, 1936
Meret Oppenheim, The Couple, 1956
Meret Oppenheim, Self-portrait X ray of M. O.'s skull, 1964
6 Meret oppenheim, Table with Bird’s Legs, 1939 










For further reading I recommend the catalogue Meret Oppenheim Retrospective "an enormously bit of a lot", Hatje Cantz, 2007. Very illuminating.