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3.2.16

Fenêtres irisés et lointains de cristal


Je dis : ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison !
Maison des beaux étés obscurs de mon enfance

Oscar Milosz









Ca commence par une question, obsédante, lancinante, une question qui revient inlassablement et qui jamais ne s'épuise. Qu'est-ce qu'une maison ? Qu'est-ce que la maison ? Je me demande aujourd'hui ce qui fait la magie des maisons dessinées par Marianne Evennou, magie qui ne se sent pas toute entière dans les images mais qui s'impose dans le réel. Une phrase de Gaston Bachelard m'indique un chemin. "L'enfance est certainement plus grande que la réalité." Oui c'est peut-être cela, ce qui fait l'essence des maisons de Marianne, la disparition de toute échelle, le brouillage des repères, le basculement dans un territoire au-delà du réel, au-delà des frontières de la géométrie naturelle. Elle redonne aux appartements parisiens qui ne sont qu'horizontalité, la verticalité qui leur manque. Elle rend à un studio de 11m2 aussi bien qu'à un loft démesuré la cave et le grenier, la rêverie de l'enfant qui s'ennuie à l'attique comme la cachette du chat qui pelote(mémoire des chats vagabonds qu'elle recueillait dans sa cave en cachette des adultes ?). Ce qui frappe quand on entre dans son minuscule pied à terre parisien c'est qu'il ne dit rien de ses dimensions, il serait impossible sans être géomètre de lui assigner une surface tant il invite, au coeur de la ville, dans une maison de campagne de théâtre avec cheminée, garde-manger sur la cour intérieure, alcôve où cacher ses lectures, bureau-bibliothèque-cabinet de curiosités, salon de bain tout en douceur. La maison est "corps de rêveries", moins son souvenir est précis, défini, caractérisé et plus elle accède à l'essence de son être nous dit Bachelard. C'est bien cela... La maison de Mariannne est dans "le flou et le fou".  Elle ne s'ancre pas dans le réel, elle l'effleure. Alors quoi, comment? Par les couleurs fanées savamment choisies qui évoquent la salle à manger d'une maison de province, l'antre secret d'une amoureuse de lanterne magique. C'est une rêveuse de rideaux et de plis, un pan de tissus cache ou dévoile un espace insoupçonné. Un ciel de lit protège le dormeur des fantômes de la nuit. Aucun espace ne peut se suffire de n'être que ce qu'il est mais doit s'accroitre et se plier à son désir. Une bibliothèque se fait cathédrale, un monte-charge bibliothèque, un réduit dérobant d'anciens tuyaux de cheminée la niche d'un poêle à bois, et c'est tout l'espace qui bascule dans la mémoire des ateliers d'artistes du début de siècle, ouvrant des ressources insoupçonnées à notre conscience des volumes. Pas ou peu de fenêtres ? L'oeil de la maison sera non pas à l'extérieur mais à l'intérieur. Si elle a le pouvoir de faire advenir la verticalité, elle a aussi celui de renverser les catégories usées du dedans et du dehors. Elle fait exploser les représentations de l'habitus. Elle défamiliarise. Le plan de travail de la cuisine devient escalier, le patio intérieur ouverture sur le dehors, les fenêtres des écrans qui dessinent le monde à son envie. Car cette faiseuse d'images travaille l'intérieur avec le souffle de l'extérieur, ce n'est rien moins que le ciel de Paris qu'elle fait entrer sous les toits, et le vent bruire dans les chenets. Ce n'est pas une formule, c'est le produit d'une rêverie profonde, de celle qui transmute la matière. Le ciel et le sol se renversent parfois pour refléter des pas qui se logent dans le bien-être heureux d'un espace aux frontières indéfiniment repoussés à la limite du possible et du rêvé, entre mémoire et réalité. Il y a dans les maisons de Marianne des "privilèges de profondeur" qui rendent à n'importe quel réduit sa cosmicité. A Paris les maisons n'ont pas de racines, Marianne naturalise nos chambres des villes, leur restitue une simplicité primitive, leur rend leur fonction première de nid, de coquille. Faisant sienne la formule de Rimbaud "Tout ce qui brille voit", ses maisons sont des bougies allumées dans la nuit, des étoiles qui brillent sur l'asphalte. Les éclairages à profusion de ses intérieurs donnent à celui qui les maitrise le jour ou la nuit, l'aube ou le crépuscule. La maison se fait paupière, "la lampe à la fenêtre oeil". Sa cabane étincèle de tout son dépouillement, mais chacun des objets en apparence dérisoires qui font de sa maison une maison-monde, coquillages ramassés sur une plage, cailloux choisis entre tous sur mille chemins de forêt, brindilles et branches hautes, dessins, photo-collages et croquis découvrent un paysage qui abolit murs et cloisons. Si les parois de papier murmurent, tremblent et se déchirent dans la tempête, c'est pour mieux renforcer la valeur de refuge de sa maison toujours ouverte.


Texte inspiré de la lecture de Gaston Bachelard La Poétique de l'espace et titre arraché au poème d'Oscar Milosz Insomnie





Arthur Rimbaud, "Nacre voit", Album Zutique

Photo-collage © Marianne Evennou pour J'attends...





17.7.15

Mirabilia Mundi. Visiting Monk's House



 It is so strange to bring the dead to life again. 










Pour chacun, la couleur de l'eau reflète les mouvements de son âme. Toute une palette changeante et mouvante, le ciel de nos humeurs :  pour moi aujourd'hui la couleur de l'eau se confond avec les vibrations de l'air saturé de vert de Monk's House, une eau de rivière, miroir au mercure, où jouent la mousse les fougères et les iris. 
Il n'y a pas de mot pour décrire l'enveloppement qui vous serre le coeur dans la maison verte de Virginia. Plus de Woolf, seulement Virginia dans l'étendue sans limite d'une existence toute entière là, de l'enfance à la mort, dans l'unité une et indivisée de son être éternel. De sa plume elle a forcé le mur d'eau qui nous sépare de l'invisible, elle a plongé toujours plus profond dans ces eaux dont la palette a fini par s'ajuster à sa vision. Des eaux ouvertes pour se refermer aussitôt après son passage, avec pour seul viatique vers l'au-delà, les poches emplies de lichens et de graines
Après la visite de Monk's House et de son jardin de chintz, les pas de Virginia vous portent jusqu'à la rivière. De génération en génération, les grenouilles se passent le mot pour raconter au voyageur sa noyade dans les eaux de l'Ouse, un concert de voix dilatées aux basses instables, matériau organique qui dessine des ronds dans l'air comme une partition d'Horatiu Radulescu. 












Rodmell, Lewes

 East Sussex, BN7 3HF




  * Mary Oliver, Sleeping in the Forest

* Our garden is a perfect variegated chintz: asters, plymasters, zinnias, geums, nasturtiums and so on: all bright, cut from coloured papers, stiff, upstanding as flowers should be.  VW 


Link : The Dahlia Paper blog



21.2.15

Masquerade. Saül Steinberg and Inge Morath's Mask Series


Photography is a strange phenomenon. You trust your eye and you cannot help but bare your soul. 





















Pour Saül Steinberg, nous portons tous des masques. Plus une société est organisée, plus ses membres sont tenus de représenter ce qu'ils sont censés être. Notre visage est un masque que nous avons appris à porter. Nous savons comment, en quelles circonstances, jouer de nos yeux, de notre bouche, de la mobilité de nos traits pour cacher ou laisser percevoir nos émotions. Chacun de nous a pu en faire l'expérience, a pu en sentir la violence parfois. 

Selon l'artiste, seul le nez ne pourrait mentir. Il est l'organe primitif de nos instincts. Lui seul dirait la vérité d'un visage. Dans l'interview d'Adam Gopnik pour la revue Egoiste en 1992, c'est l'essence même de l'identité si particulière de sa ligne qui semble mise en mots, sa perspective décalée sur le monde, ses focales toujours inattendues. 

Pour moi, l'instrument fiable par excellence est le nez. Freud a fait le mauvais choix en laissant tomber le nez pour le sexe. Quand je retourne la nuit, dans la maison de mon enfance, et que j'essaye de renifler le passé, je laisse mes émotions nasales me dire la vérité. Je découvre que je suis une maison. Dans la chambre et le salon se trouvent mes meilleurs amis et mes nombreux parents : les sens ; les yeux, la langue, le nez, les doigts... plongés dans des conversations et des émotions constantes. Je soupçonne les yeux et le nez d'être plus vieux que moi et de posséder leur propre cerveau. Peut-être sont-ils des anges. J'entends au sous-sol l'enfer qui gronde : la chaudière et la plomberie, comme une famille invisible, le coeur, les reins : des paysans, des chiens, des chevaux. Et tout en haut au grenier me parviennent les cris perçants de mes cousins fous : Paranoïa et Hypocondrie. On apprend à vivre avec.* 

Saül Steinberg a passé sa vie à observer la société américaine, à la décoder dans ses célèbres dessins pour le New Yorker. Il dit de lui-même qu'il est un écrivain qui dessine. Il nous rappelle que la littérature peut aussi s'écrire sans mot. Sa définition de l'artiste, "un homme qui s'est fait lui-même, moitié catastrophe, moitié quelque chose qu'on n'a encore jamais vu", a beaucoup à nous dire. 
Inge Morath a rencontré Saül Steinberg en 1958. Quand elle est arrivée chez lui pour faire son portrait, il lui a ouvert la porte avec un masque sur la tête confectionné dans un sac en papier. Cette séance inaugurale a été le point de départ d'une collaboration de plusieurs années pour The Mask Series.



Lien : A lire, Saül Steinberg dans Egoïste de Ma Galerie à Paris




















*Interview de Saül Steinberg par Adam Gopnik, © Egoïste n° 12, 1992 






Vidéo, Saül Steinberg talks (1967)












1, 2, 3, 4, 5 Inge Morath, Mask series © The Inge Morath Foundation/Magnum Photos 
© Inge Morath, Saül Seinberg with Nose Mask, Manhattan, 1966
© Saül Steinberg, dessin
© Saül Steinberg, autoportrait


18.11.14

La Maison dans la tête. Nathalie Granger de Marguerite Duras.


Je pourrais parler des heures de cette maison, du jardin.
 Je connais tout, je connais la place des anciennes portes,
 tout, les murs de l'étang, toutes les plantes;
la place de toutes les plantes,
 même des plantes sauvages je connais la place,
tout. 


Marguerite Duras


































Tout est signifiant chez Marguerite Duras. Le film Nathalie Granger s'ouvre sur un noir, un outrenoir. Il est l'expression d'une quête quasi mystique de MD pour les lieux qu'elle habite. La maison. Ce passage de la lumière à l'ombre. Le film est tourné en noir et blanc, son chef opérateur Ghislain Cloquet capture chaque parcelle de lumière et d'ombre dans des images ensorcelantes. Le chat noir écrit un chemin, comme un pinceau, et nous traversons avec lui la maison de porte en porte. C'est lui qui pointe de ses oreilles attentives cet espace inquiétant et désiré vers le parc, l'étang, la forêt toute proche. 

On croit toujours qu'il faut partir d'une histoire pour faire du cinéma. Ce n'est pas vrai. Pour Nathalie Granger, je suis complètement partie de la maison. Vraiment, tout à fait. j'avais la maison dans la tête, constamment, constamment, et puis ensuite une histoire est venue s'y loger, voyez mais la maison, c'était déjà du cinéma. 

La maison c'est l'enchantement de l'isolement et de la transparence. On est à l'intérieur mais on regarde dehors. Par la radio, le téléphone qui ne sonne que rarement, la visite d'un représentant de commerce, la maison est un organisme vivant, un corps qui respire et qui aspire l'air du large. C'est un endroit vide et puis tout à coup quelqu'un arrive.

Pour L'après-midi de Monsieur Andesmas, j'avais vu cette maison au-dessus de Saint-Tropez que m'avait montrée, vers Gassin, un ami à moi qui venait de l'acheter, il m'a montré l'endroit, sur la colline, face à la mer. C'est un endroit qui m'a frappée et pendant six mois je l'ai eu en tête, vide pendant six mois, vide, et puis tout à coup, il y a quelqu'un qui est arrivé, un très vieil homme, et c'était Monsieur Andesmas. Et j'ai l'impression que si j'attends ici, si je m'enferme ici, des gens vont arriver, ça fera un autre film. Ce n'est pas raisonnable, je ne peux pas en faire six ou sept comme ça à la file. C'est ce que les gens me disent: Tu ne vas pas recommencer encore avec... avec cette maison...

Ce qui est émouvant dans Nathalie Granger c'est de voir la maison de MD avec ses traces, ses mémoires, son silence, ses objets. Il y a la table en bois ciré avec ses chaises en rotin, ses verres bistrot aux bords épais, son sucrier en Vieux Paris, son compotier imprégné de l'odeur des fruits, les miroirs défraichis, le papier peint fatigué, l'électricité aux fils apparents et aux interrupteurs de bakélite, le sol en damier noir et blanc, le vieux piano désaccordé, les canapés défaits aux coussins usés, le buffet rempli de souvenirs, de fleurs séchées, de vieilles photos. Les objets utilitaires ne sont pas méprisés, la lampe de poche accrochée sur le mur d'entrée, la table à repasser, le cendrier, la liste de course figurent en bonne place. On sent l'odeur de la lavande, de la cire et du savon noir.  On sent la présence bienveillante de quelques araignées qu'on a laissé filer. 

Tous les étés on coupe la lavande et on la met là. il y a plusieurs années de lavande là, au-dessus de la porte. C'est à force de regarder le jardin, là, par la porte, là, que j'ai fait Nathalie Granger. Nathalie Granger, pour moi, c'est ça, cette transparence de la pièce en général. 
Vous avez vu les toiles d'araignée, là, dans la grande salle à manger? Qu'est-ce que vous voulez faire, je n'ai jamais trouvé un bâton assez haut pour atteindre le haut, alors on les laisse, on s'y habitue. C'est des préjugés aussi, ça, les toiles d'araignée, c'est finalement assez beau avec une certaine lumière. 


Chaque image, comme autant de vies tranquilles et muettes est un degré du parcours initiatique qui s'accomplit dans la lenteur des pas et des gestes les plus insignifiants et banals du quotidien, débarrasser la table du déjeuner, ramasser les miettes, laver et essuyer la vaisselle, repasser le linge, faire un peu de couture. Sauf qu'ici au pays de Duras, le cours normal des choses frôle toujours la tragédie, le renversement. La violence n'est pas là ou la société la dénonce. Les assassins dont parle la radio sont deux enfants, deux voyous qui ont trouvé refuge dans la forêt de Dreux toute proche, pour échapper à la chasse à l'homme dont ils sont la cible. La forêt c'est le lieu de la folie, de la désobéissance, de l'enfance. C'est aussi la voie de la liberté. C'est l'autre maison, passée de l'autre côté du miroir, toutes portes traversées et toutes murailles abolies, toutes transparences advenues. Car les lieux de Duras sont avant tout pluriels. Ils portent en eux les mémoires archaïques du monde.



Photographies, captures d'écran de Nathalie Granger
Textes en italique, Marguerite Duras, Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras, 1975