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1.3.15

Répéter la Forêt. Giuseppe Penone dans les bois



























VERDE DEL BOSCO



Capturer Le vert de la forêt.

Parcourir d'un geste le vert de la forêt.

Frotter le vert du bois. 

Superposer le vert de la forêt à la forêt.

Imaginer l'épaisseur du vert de la forêt.

Travailler avec la splendeur, la consistance du vert de la forêt.

Consumer le vert de la forêt contre la forêt.

Refaire la forêt avec les verts de la forêt.



















Giuseppe Penone, 1986. Scritti 1968-2008, Corraini Edizioni, 2009





Verde del Bosco (Vert du bois),1986. 264 x 583 cm 
© Adagp, Paris 2014



22.12.14

Les ailes du vertige. La couleur et le sacré


Vues des Anges, les cimes des arbres peut-être
sont des racines, buvant les cieux ;
et dans le sol, les profondes racines d'un hêtre
leur semblent des faîtes silencieux.

Rainer Maria Rilke, Vergers










Mark Rothko, Untitled, 1950-52. 1900 x 1011 x 35 mm




5.3.14

Pauline dans les nuages. Marianne Evennou's Tale of Two Dormers


Chacun cherche son toit























Two dormers and a skylight, Marianne Evennou has a keen awareness and sensitivity to capture the defining feature of a place and the spirit of its inhabitants.  A garret under the roofs of Paris from where Pauline can contemplate the trees dreaming in the grey sky, a ladder to climb to the chambre d'ami -the young woman has friends all over the world, and is always accomodating someone in her romantic attic... A small budget for the refurbishing, but a lot of energy and creativity instead. Marianne led Pauline to use samples of paintings to paint her concrete floor and both of them  rolled up their sleeves to achieve their common dream and seal a longtime friendship and collaboration in bartering. Young and energetic Pauline designed Marianne's website and e-shop while fairy godmother Marianne helped her finding the essence of her  home. 

Links: Marianne Evennou's blog, Tensira









Photos 1, 2, 3 ©  Franck Evennou  Photo 9 ©  Mathieu Haessler


11.2.14

Putting my garden to bed. Le retour de Perséphone

I wonder if the snow LOVES the trees and fields, that it kisses them so gently? And then it covers them up snug, you know,
 with a white quilt; and perhaps it says "Go to sleep, darlings, till the summer comes again."

Lewis Carroll, Through the looking glass









Chaque année, je guette le moment où l'hiver finissant se transforme en printemps. Et chaque année les mêmes signes annoncent l'insaisissable et obscure métamorphose. Les potimarrons et les pommes engrangés à l'automne commencent à se flétrir, les pommes de terre se mettent à germer. En ville, ici à Cologne, les jours qui rallongent et la terre qui se réchauffe laissent apparaître les premières repousses d'hortensia. Les fleuristes ont reçu les premières jonquilles et les premiers muscaris chassent les dernières jacinthes. Je guette l'arrivée des fritillaires... De tous les jours de l'année, de tous les longs jours d'hiver, de toutes les nuits de lune, de toutes les heures de soleil et de toutes les heures de pluie, de toutes les heures d'éveil la nuit et de rêverie le jour, quand Perséphone s'apprête à sortir des Enfers, je pense  davatange encore à mon jardin et à ma forêt, à la terre sous mes semelles et à l'humus  qui se fait caresse sous mes pieds. En ville, je n'ai plus de pieds. Je ne touche presque plus le sol, je glisse à vélo dans les rues étroites et je n'entends plus que le vent qui s'engouffre dans mes roues et le son de la dynamo qui chante sa complainte lancinante. Quelle joie de glisser ainsi par tous les temps et surtout la nuit dans la ville délaissée par les voitures, quand les lumières sont si ténues qu'on ne se fie plus qu'aux reflets sur la chaussée humide. Pour les grecs anciens la fertilité du sol était étroitement lié à la mort symbolisée par le travail secret de la terre sur les semences ensevelies. Le retour de Perséphone était alors perçu comme une  promesse de résurrection. En quittant Senlis à l'automne, j'ai couvert mon jardin d'un douillet manteau de feuilles et d'humus, j'ai fabriqué des crinolines de polystyrène pour habiller mes plantes les plus délicates, l'ail d'Afrique, la verveine, la citronelle... et j'ai murmuré à ces belles: "Dormez, mes bien aimées jusqu' au retour de la saison dorée". 








Dessin sur Ipad de Franck EvennouComme je me plains du manque de jardin à Cologne, Franck m'envoie des arbres fruitiers pour verdir ma rue et les bords du Rhin. 




13.11.13

Palimpsest. Cologne's Sleeping Dream

A Cathie


Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent  


Guillaume Apollinaire, Les SapinsAlcools














L'or des nuits*



Chaque ville a son rêve qui dort, palimpseste sur lequel s'écrit la mémoire de ses paysages, de ses murs, de ses fleuves, sur lequel l'ombre de ses arbres n'est figée qu'en apparence. La moindre touche peut le mettre en mouvement, le pli de la nuit la plus obscure peut se défaire pour laisser entrevoir tout un monde. Dans cet espace le passé, le présent et le futur ne font qu'un; Isis se confond avec Sainte Ursule, les voix se superposent les unes aux autres pour dire un maintenant qui se gonfle comme une voile au vent. Le regard qui scrute la toile, qui la regarde longuement soudain la voit vivre et s'animer. Le rideau qui dérobait à la vue ce maintenant s'est déchirée. Le portrait de Cologne en Jérusalem céleste si fidèlement dessinée vient transformer le paysage d'aujourd'hui; sur le ciel d'or du tableau les lourds bateaux à voile descendent le Rhin solennellement, les remparts de la cité renferment à nouveau le cercle des vivants, laissant les eaux noires s'éloigner des collines de Bonn et nourrir de leur vapeur céleste la frondaison des arbres au loin. La ville ne sera plus jamais la même, le musée lui a rendu sa mémoire. Elle n'est plus cette entité isolée qui élève ses bretelles d'autoroute et ses piles d'acier et de béton coupée des vieilles montagnes avoisinantes, des sources et des forêts de sapins doctes et savants dont elle aurait perdu la science. Ses hôtels de verre, ses immeubles et ses tours en forme de grues* sur les docks se rappellent ses peintres de la fin du moyen-âge, ses maîtres des légendes et des passions qui avaient leur atelier à un jet de pierre, dans la Schildergasse toute proche et qui ont fait de Cologne un immense centre d'art et de renouveau.

C'est curieux comme en écrivant ce petit texte après la visite de l'exposition, Secrets of the painters au Wallraff Museum, je me suis souvenue du poème d'Apollinaire. Combien de temps, étaient-ils restés là dans l'antichambre de ma mémoire ces sapins rhénans? Savaient-ils de toute éternité ces astrologues en chapeau pointu que j'irai un jour habiter les rives du Rhin? Faut-il qu'à travers leur silhouette disparue sous la neige de l'oubli le passé rejoigne le présent pour dire quelque chose du futur?  



                             *Guillaume Apollinaire, Nuit rhénane















Secrets of the Painters
Cologne in the Middle Ages
Wallraf das Museum
Cologne 

20 9 2013 - 9 2 2014


1, 2, Paysage de Cologne en Jérusalem céleste.
3 Détail Severinskirche.
 Photographs J'attends...






14.5.12

Le sacré (1) La mémoire des arbres


Au précis préfère l'indécis.*
Verlaine, Art Poétique 


















1 Roots, Daily photography journal of Ken Kornacki, Aurum Design.
Brassaï, Platane Parisien, Couleurs
3 Atelier de Frank Evennou
4 Arie Zonneveld, Couleurs




C'est immédiat : je ne peux pas voir un cèdre, dans un jardin ou débordant d'un mur sur la rue, sans penser qu'une grande bénédiction émane de lui et s'étend sur le monde. La foule est bénie, les autobus, les camions, les voitures, les poubelles, les vélos, les scooters sont bénis. Les plus laids et les plus laides sont bénis, et aussi les vieux, les enfants, les jeunes, les femmes enceintes, les malades, les fatigués, les pressés, les rares heureux, les désespérés. Ils passent tous et toutes sous le cèdre, ils ne le voient pas, sa bénédiction silencieuse, verte et noire, filtre l'espace. On ne sait pas d'où lui vient cette tranquillité, cette ramure de sérénité.

   Il vient d'Afrique ou d'Asie, le cèdre, son nom est grec et latin, il souffre au Liban et au Proche-Orient, il s'en fout, il a ses plans superposés, sa longévité, ses légendes. Ses racines pivotent à une grande profondeur, mais sa tige, droite, couverte d'une écorce rugueuse, se termine par une flèche presque toujours inclinée et dirigée vers le nord. Il peut s'élever jusqu'à 40 mètres, et son ombre, produite par de petites feuilles étroites et pointues, est épaisse et large. Il règne, il protège, il paraît méditer, il bénit.

   La photo que j'ai sous les yeux a été prise en été par quelqu'un qui s'est assis dans l'herbe pour qu'on voie bien le petit personnage regardant un cèdre. Je dois avoir 2 ans, je suis un bébé bouffi qui lève un visage ravi, à moitié mangé de soleil, vers les branches. Anne, ma sœur de 8 ans, est à peine visible, devant les vérandas, sur la droite. La photo a dû être prise par mon père, le seul qui, à l'époque, prenait de temps en temps des photos. J'ai l'impression d'être là, maintenant, dans cette image qui n'est pas pour moi une image, mais une clairière toujours vivante, une éclaircie. La petite forme absurde où je suis enfermé a été jetée dans ce coin de jardin, et je suis son gardien. Continue ta marche titubante, bébé. Tu vas tomber bientôt sur le gravier, tu tomberas beaucoup dans ta vie qui commence. Anne va aussitôt crier et se précipiter, te relever, t'essuyer, t'embrasser. Elle t'étouffe un peu, elle te gêne. C'est un acte de possession, mais aussi d'amour.

Philippe SollersL'Eclaircie, roman, Gallimard,  2012




Chacun de nous porte en soi l'émotion d'un arbre qui l'a un jour particulièrement touché. Je me suis souvenue d'un cèdre du Liban  que je me rappelais avoir vu à Tours. Je n'étais plus très sûre de ma mémoire quand la toile a suppléé mon oubli. J'ai tapé sur mon clavier "cèdre du Liban"&"Tours" et à ma grande surprise, j'ai vu apparaître les photos de l'arbre même dont j'avais gardé un vif souvenir et une trace d'archive si ténue. Pas le moindre petit carnet ou bout de papier griffonné sur lequel j'aurais inscrit une note au sujet de ce moment si particulier. Je me suis rappelé cet arbre dont j'avais momentanément éclipsé l'existence en lisant le texte de Sollers et je m'obstinais à le retrouver comme l'on fait pour un nom oublié.  Je me suis alors souvenu d'un autre moment semblable où j'avais été frappée de la beauté et de l'étrange présence d'un arbre comme d'un être en soi. 
C'était, il y a de cela maintenant quelques années au jardin des plantes à Paris, un cerisier en fleurs dont les lourdes branches chargées de pétales vaporeux touchaient le sol. Je me suis interrompue à l'instant même pour le rechercher et je viens de retrouver une photo qui présente l'image que j'avais gardée intacte de ses lourdes branches étalées, mais comme désincarnée, désanchantée et sans vie. Je me demande quel effet à long terme peut avoir sur notre mémoire  et nos affects cette immédiateté d'une banque de données toujours disponible et  à la fiabilité sans faille. Cette magie positive du substitut de mémoire pourrait bien nous faire perdre ce qui se joue dans les vides, dans les absences, dans les oublis et les reconstructions a posteriori. Plus de vague, plus de méprise, plus de déplacement ou de condensation, plus de rêverie...   











* Cité de mémoire indécise.