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16.9.15

Petits Tableaux et Fragments. Caffeehimmel im Köln


Tu lis les prospectus, les catalogues, les affiches qui chantent tout haut. Voilà la poésie ce matin. 


Guillaume  Apollinaire, Zone 









ERNST

Bonner Straße 56

Köln Südstadt




Photographie, Cappuccino et Chai latte  © J'attends...


21.12.13

Small Epiphanies. A Winter Pilgrimage with Annie Dillard and Hélène Binet

I am what I see

Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek





















Solstice d'hiver

All that summer conceals, winter reveals. Outside everything has opened up. Winter clear-cuts and reseeds the easy way (...). Everywhere skies extend, vistas deepen, walls become windows, doors open. When the leaves fall the strip-tease is over; things stand mute and revealed.


Annie DillardPilgrim at Tinker Creek



J'ai découvert pour la première fois le travail d'Hélène Binet en visitant la galerie Gabrielle Ammann. La galerie est située au fond d'une petite cour qui laisse entrevoir un jardin minimaliste de graminées et de petits cailloux blancs impeccablement ratissés  à la manière d'un jardin  zen. Je me souviens des photos des églises de Nicholas Hawksmoor  et d'un ou deux meubles design semblables à des sculptures. Je suis restée longtemps à regarder les photographies sans pouvoir m'en détourner, sans pouvoir échapper à leur séduction. Je suis retournée plusieurs fois à la galerie pour essayer de percer le secret de leurs lignes, de leurs textures, de leur composition, de leurs ombres. Il me manquait toujours quelque chose. Ce presque rien qui rendait les photos habitées, qui allait voir au coeur des choses, qui les déshabillait pour les montrer dans leur nudité. Hélène Binet raconte comment elle joue avec les ombres pour capturer l'essence de ce qu'elle photographie, mais aussi pour jouer des tours à celui qui les regarde. "Shadow is an amazing subject. Shadow is an absence. As an absence of energy you can compare it to silence or maybe cold air. It tells you the most. But it’s the one also that can trick you. Because you could have a feeling that it’s something else that you see. If you look at anthropology, different cultures, there has always been this interpretation of shadow. Shadow is always the lead in to something else. But then if you think about shadow as a sense of light you can go back in time and space and you can see that it connects you to the past."  Dans ses photos d'architecture, il y a souvent des ciels chargés de nuages en mouvement, signes du temps saisi sur la pellicule qu'elle utilise exclusivement. "I shoot only on film and plate. I don’t touch digital. There are many reasons: mentally it’s very different to work with film. It’s precious and every photograph you have to say yes! It’s now! There's no fiddling about and fixing it later. I really believe the soul of photography is its relationship with the instant. And the concentration is very different. It’s like a momentum, it’s like a performance." Depuis, j'ai compris que chacune de ses photographies a la puissance de créer une petite épiphanie, à chaque fois différente qui célèbre les noces du regard du photographe et du regard de l'orante que nous devenons quand regarder nous ouvre à nous-même  et qu'une aile claire nous parcourt d'un frisson de plumes. 


Composing Space,The Photographs of Hélène Binet Monograph on Hélène Binet's work by Phaedon, Limited edition










1,4 © Hélène Binet, Field and Weaving
2, 3, ©  Hélène Binet, Water and Stone




13.11.13

Palimpsest. Cologne's Sleeping Dream

A Cathie


Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent  


Guillaume Apollinaire, Les SapinsAlcools














L'or des nuits*



Chaque ville a son rêve qui dort, palimpseste sur lequel s'écrit la mémoire de ses paysages, de ses murs, de ses fleuves, sur lequel l'ombre de ses arbres n'est figée qu'en apparence. La moindre touche peut le mettre en mouvement, le pli de la nuit la plus obscure peut se défaire pour laisser entrevoir tout un monde. Dans cet espace le passé, le présent et le futur ne font qu'un; Isis se confond avec Sainte Ursule, les voix se superposent les unes aux autres pour dire un maintenant qui se gonfle comme une voile au vent. Le regard qui scrute la toile, qui la regarde longuement soudain la voit vivre et s'animer. Le rideau qui dérobait à la vue ce maintenant s'est déchirée. Le portrait de Cologne en Jérusalem céleste si fidèlement dessinée vient transformer le paysage d'aujourd'hui; sur le ciel d'or du tableau les lourds bateaux à voile descendent le Rhin solennellement, les remparts de la cité renferment à nouveau le cercle des vivants, laissant les eaux noires s'éloigner des collines de Bonn et nourrir de leur vapeur céleste la frondaison des arbres au loin. La ville ne sera plus jamais la même, le musée lui a rendu sa mémoire. Elle n'est plus cette entité isolée qui élève ses bretelles d'autoroute et ses piles d'acier et de béton coupée des vieilles montagnes avoisinantes, des sources et des forêts de sapins doctes et savants dont elle aurait perdu la science. Ses hôtels de verre, ses immeubles et ses tours en forme de grues* sur les docks se rappellent ses peintres de la fin du moyen-âge, ses maîtres des légendes et des passions qui avaient leur atelier à un jet de pierre, dans la Schildergasse toute proche et qui ont fait de Cologne un immense centre d'art et de renouveau.

C'est curieux comme en écrivant ce petit texte après la visite de l'exposition, Secrets of the painters au Wallraff Museum, je me suis souvenue du poème d'Apollinaire. Combien de temps, étaient-ils restés là dans l'antichambre de ma mémoire ces sapins rhénans? Savaient-ils de toute éternité ces astrologues en chapeau pointu que j'irai un jour habiter les rives du Rhin? Faut-il qu'à travers leur silhouette disparue sous la neige de l'oubli le passé rejoigne le présent pour dire quelque chose du futur?  



                             *Guillaume Apollinaire, Nuit rhénane















Secrets of the Painters
Cologne in the Middle Ages
Wallraf das Museum
Cologne 

20 9 2013 - 9 2 2014


1, 2, Paysage de Cologne en Jérusalem céleste.
3 Détail Severinskirche.
 Photographs J'attends...






11.11.13

The Slightest Touch. Timpano by Sarah Westphal





Ce point, où une forme vire à l'informe, au chaos lumineux d'un excès de matière, où une forme se défait dans une autre, où le réel se mélange à son fantasme... un point pulsionnel baroque.

Christine Buci-Gluckman*





















Sarah Westphal is a German photographer who lives and works in Berlin and in Ghent. Her work is currently on show at The Wallraf-Richartz Museum in Cologne. With Timpano, she adresses the theme of a "visual fast." Nine large format or multi-parts photographs fill the gap left by important works which have been moved from the medieval section for the major special exhibition Secrets of painters, thus relating to a long tradition of the theme of  concealing and revealing. The title of the exhibition, Timpano evokes a historic genre of "textiles that were hung in front of valuable paintings" to underline their precious character. 

"Space is always present although we do not realize it. As soon as the slightest touch effects a change we can take a fresh look at that space. It is this touch, more than building things that I am interested in. Perhaps you could say that taking a photograph is the slightest touch. By doing as little as directing our gaze we touch things and are touched ourselves." Sarah Westphal 








Sarah Westphal
Timpano
Wallraf das Museum
Cologne

27. 9. 2013- 2. 2. 2014





*Christine Buci-Gluckman, La folie du voir. De l'esthétique Baroque, Editions Galilée, 1986


1, 2 Sarah Westphal, Photographs J'attends...
3 Maître de La légende de Sainte Ursule, L'apparition de l'Ange,(1492-1496), detail, Wallraf-Richartz Museum, Photographs J'attends...



1.3.13

Saisir l'invisible. Les fritillaires, la pintade et l'ethnozoologie de Jean-Marie Lamblard




























Chaque année, je guette l'arrivée des bulbes de fritillaire, je les observe, je les désire, je les admire mais je laisse toujours passer le terme pour m'en procurer un pot. Le temps de les chercher voilà que leur saison, très courte, est déjà passée. On ne les trouve, chez les fleuristes, que pendant deux semaines tout au plus, vers la mi-février. Elles font partie des tout premiers bulbes qui annoncent le premier printemps. Chaque année, je traque les signes de ce moment insaisissable où l'hiver imperceptiblement se transforme en printemps, où la vie silencieuse et cachée de la terre s'apprête à exploser. En ville tout est différent, c'est tout mon système de signes qui est à recomposer. Où trouver les pointes de rhubarbe qui percent sous la neige comme si elles connaissaient le haïku de Bashô? Je ne les ai pas vues à Cologne mais j'ai pu mettre la main sur un pot de fritillaires et j'ai commencé à chercher à me documenter sur ces belles clochettes pourpres tachetées de points blancs qui me font tant rêver. Celles que l'on trouve ici s'appellent Fritillaire pintade ou Fritillaria meleagris. Pas étonnant puisque leur robe rappelle celle de la pintade. Ce nom savant recèle une partie du mystère de cet oiseau, la légende de Méléagre dont les soeurs inconsolables furent transformées en pintade. Encore un exemple de ces petits miracles qui arrivent sur la toile, en cherchant les qualités cachées dont mes fritillaires sont investies par transmutation avec la pindade, j'ai découvert le site de Jean-Marie Lamblard, chercheur en ethnozoologie et auteur de L'Oiseau nègre aux éditions Imago, un trésor d'érudition et de poésie.
Si pour nous la pintade n'évoque que "la bossue" des basse-cours de Jules Renard, cet explorateur ailé des mots et des choses, nous apprend qu'elle vient d'Afrique. Dans la religion vaudou, elle représente les esclaves émancipés en Haïti, dans les emprunts du monde byzantin à la religion chrétienne, elle devient le symbole de la vierge Marie, dans la Grèce antique elle est associée au mythe de Méléagre et de Dyonisos, les peintres du Quattocento vénitiens la placent souvent au premier plan de leurs tableaux soulignant tour à tour sa signification de pureté et de transgression, d'éternité et de renaissance. 
La plupart de ces documents iconographiques ou écrits en font un oiseau de Paradis, un oiseau porte bonheur à l'image des mille perles représentées sur sa robe et de l'abondance de sa ponte, un symbole de résurrection.  


Ca fait bien longtemps que ces petites clochettes m'avaient racontée toutes ces histoires à leur façon, inarticulée mais vibrante. Merci à Jean-Marie Lamblard de s'être fait au travers de sa passion pour les poules d'Abyssinie leur porte-parole. 














Liens: Lettres d'ArchipelSite et bloc-notes de Jean-Marie Lamblard. Histoires, fables et récits, contes et énigmes de Méditerranée
j'ai grandi, Isabelle Niehsen, fleuriste à Cologne






j'ai grandi
 Fleuriste
Rathanau platz 7 
50 674 Köln









*Jean-Marie Lamblard, L'Oiseau NègreL'Aventure des pintades dyonisiaques, Imago, 2003




1&2 Photographies J'attends...
3 Photographie Jean-Marie Lamblard, "Buffon remarque que la pintade porte sur le crâne un casque 'semblable par sa forme à la contre-épreuve du bonnet ducal du doge de Venise, ou, si l'on veut, à ce bonnet mis devant derrière' (De la Peintade, éd. 1771, p. 227.)"
Photographie Jean-Marie Lamblard, Mosaïque de Quasr el-LibiaLibye. Carré n°34 du pavement de l'église de l'évêque Makarios. Deux "poules Numidiques" entourent la Coupe de vie d'où jaillit un grenadier, arbre du Paradis venu des Perses, VIe siècle. 
5 Les Soeurs de Maléagre, dessin de Ernest Pignon ErnestLettres d'Archipel






18.2.13

Les surprises de la poste. Le fil rouge de la mercière ambulante


La profondeur d'un sommeil












Je me suis dit que Paris, où les murs et les quais, l'asphalte, les collections et les décombres, les grilles et le squares, les passages et les kiosques, nous apprennent une langue si singulière, devait nécessairement être le lieu où, dans la solitude qui nous étreint, absorbés que nous sommes dans ce monde d'objets, nos relations avec les êtres atteignent la profondeur d'un sommeil où les attend l'image de rêve qui leur révèle leur vrai visage.

 Walter Benjamin, Paris capitale du XIXeme siècle


Eric Hazan et Walter Benjamin accompagnent sans cesse mes déambulations parisiennes. 
Merci pour l'évocation du magnifique livre L'invention de Paris.





Depuis que nos fils se sont noués, La mercière ambulante m'a fait part à plusieurs reprises de problèmes techniques pour laisser un commentaire sur mon blog. Voici un mail qu'elle m'avait envoyé à la suite du billet sur L'invention de Paris de Eric Hazan. Ayant deviné mon adresse postale à Cologne, elle m'a envoyé ses voeux de nouvel an avec cette carte Easy-Made d'après Marcel Duchamp. Un bel hommage à Duchamp et une très belle forme de son travail toujours en réinvention et en mouvement. Parti de l'Orne le 7 janvier dernier, son enveloppe a erré, probablement dans la profondeur du sommeil des choses qui seules savent juger du moment juste pour se révéler; l'adresse quant à elle n'était pas en cause. Comme le Nouvel an chinois a commencé cette année le 10 février, ces voeux ne se sont pas fait trop attendre. Pour ma part, ce nouvel an lunaire qui célèbre le tout premier printemps me convient mieux que le nôtre. 









Marie France Dubromel, Porte-fil rouge Easy-Made, 2013. Photographie J'attends...
Anjali Weber, Bague en papier, poème en allemand,  pour DesignPavillon, Cologne






17.1.13

Le réel et le fantasme. Quand Victor Hugo visitait Cologne






















  2 Le Rhin, Manuscrit autographe, BNF
 3 Idem, détail
4 Johannes Franciscus Michiels, The cathedral in construction, Köln 1855, salt print,





Tout comme Victor Hugo sait désirer les femmes à travers leur singularité, il sait de même désirer les villes et les paysages pour ce qu'ils ont de plus singulier. Et il a le don de voir d'emblée le trait et la lumière qui font la force unique d'un lieu, d'en saisir l'identité immatérielle et de l'approfondir de l'ampleur de sa rêverie, de sa puissance imaginante et de sa parfaite érudition. "Je suis un grand regardeur de toutes choses." Là est peut-être l'essence de son génie dans l'acuité de ce regard que redouble son imagination créatrice; dans sa faculté de voir, de sentir, d'aimer, de douter, de croire, de souffrir, d'espérer, de s'engager, de s'ouvrir aux autres et à l'infini. J'ai eu la chance de trouver sur la toile un texte que je ne connaissais pas, Le Rhin, que  Hugo a écrit à la suite de trois voyages accomplis en compagnie de Juliette Drouet entre 1838 et 1840. Il tient là un journal de voyage sous forme de lettres dont les premières notes ont été jetées sur son carnet de compte. Il y dessine également, amplifiant et déformant ses impressions dans des raccourcis saisissants où observation, imagination et mémoire se conjuguent dans un excès de vision. Quels frissons j'ai eu à découvrir sa description de la cathédrale de Cologne (Lettre X, Cologne) encore en construction lorsque il la voit pour la première fois dans l'ombre du soir







Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange, qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et lucratif travail, je vous assure ; le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage avec le roi). Ici, un détail utile : avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l’ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de l’autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison : je choisis autant que possible l’horizon et le paysage que j’aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz regardent Cologne ; ce qui m’a fait prendre auberge à Deuz, car je me suis posé à moi-même ce principe incontestable : Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu’habiter Cologne et voir Deuz.
Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le Dôme et l’attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable ; l’ombre du soir s’était épaissie dans ces rues étroites ; je n’aime pas à demander ma route, et j’ai erré assez longtemps au hasard.
Enfin, après m’être aventuré sous une espèce de porte cochère dans une espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor, j’ai débouché tout à coup sur une assez grande place parfaitement obscure et déserte. Là, j’ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur fantastique d’un ciel crépusculaire, s’élevait et s’élargissait, au milieu d’une foule de maisons basses à pignons capricieux, une énorme masse noire, chargée d’aiguilles et de clochetons ; un peu plus loin, aune portée d’arbalète, se dressait isolée une autre masse noire, moins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse carrée, flanquée à ses quatre angles de quatre longues tours engagées, au sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente étrangement inclinée qui avait la figure d’une plume gigantesque posée comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c’était une abside ; ce donjon, c’était un commencement de clocher ; cette abside et ce commencement de clocher, c’était la cathédrale de Cologne.
Ce qui me semblait une plume noire penchée sur le cimier du sombre monument, c’était l’immense grue symbolique que j’ai revue le lendemain bardée et cuirassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa tour, dit à quiconque passe que cette basilique inachevée sera continuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon d’église, séparés à cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront d’une vie commune ; que le rêve d’Engelbert de Berg, devenu édifice sous Conrad de Hochstetten, sera dans un siècle ou deux la plus grande cathédrale du monde ; et que cette Iliade incomplète espère encore des Homères.
L’église était fermée. Je me suis approché du clocher ; les dimensions en sont énormes. Ce que j’avais pris pour des tours aux quatre angles, c’était tout simplement le renflement des contre-forts. Il n’y a encore d’édifiés que le rez-de-chaussée et le premier étage, composé d’une colossale ogive, et déjà la masse bâtie atteint presque à la hauteur des tours de Notre-Dame de Paris.
Si jamais la flèche projetée se dresse sur ce monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien à côté. Je doute que le clocher de Malines lui-même, inachevé aussi, soit assis sur le sol avec cette carrure et cette ampleur.
Je l’ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une ébauche. Déjà les ronces, les saxifrages et les pariétaires, toutes les herbes qui aiment à ronger le ciment et à enfoncer leurs ongles dans les jointures des pierres, ont escaladé le vénérable portail. L’homme n’a pas fini de construire que la nature détruit déjà.
La place était toujours silencieuse. Personne n’y passait. Je m’étais approché du portail aussi près que me le permettait une riche grille de fer du quinzième siècle qui le protège, et j’entendais murmurer paisiblement au vent de nuit ces innombrables petites forêts qui s’installent et prospèrent sur toutes les saillies des vieilles masures. Une lumière qui a paru à une fenêtre voisine a éclairé un moment sous les voussures une foule d’exquises statuettes assises, anges et saints qui lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou qui parlent et prêchent, le doigt levé. Ainsi les uns étudient, les autres enseignent. Admirable prologue pour une église, qui n’est autre chose que le Verbe fait marbre, bronze et pierre ! La douce maçonnerie des nids d’hirondelles se mêle de toutes parts comme un correctif charmant à cette sévère architecture.
Puis la lumière s’est éteinte, et je n’ai plus rien vu que la vaste ogive de quatre-vingts pieds toute grande ouverte, sans châssis et sans abat-vent, éventrant la tour du haut en bas et laissant pénétrer mon regard dans les ténébreuses entrailles du clocher. Dans cette fenêtre s’inscrivait, amoindrie par la perspective, la fenêtre opposée, toute grande ouverte également, et dont la rosace et les meneaux, comme tracés à l’encre, se découpaient avec une pureté inexprimable sur le ciel clair et métallique du crépuscule. Rien de plus mélancolique et de plus singulier que cette élégante petite ogive blanche dans cette grande ogive noire.
Voilà quelle a été ma première visite à la cathédrale de Cologne.


Victor Hugo, Le Rhin,  Lettre X, 1842






The Dietmar Siegert Collection


Zwischen Biedermeier und Gründerzeit Deutschland in frühen Photographien 1840-1890 aus der Sammlung Siegert

30.11.2012 - 20.05.2013
Münchner Stadtmuseum
St-Jacobs-Platz
D-80331 München


Victor Hugo, Exposition virtuelle de la BNF   
Le voyageurcliquez sur Les voyages sur le Rhin.