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7.8.15

Blindness and Insight. Perte d'auréole


Sois toujours poète, même en prose...

Baudelaire, Hygiène









Pourquoi perd-on ses objets ? Quel est le sens à donner à ces petits tracas ? Que nous dit notre inconscient de ces offrandes au monde, à la vie, aux petits dieux du quotidien? Comment renaît-on de ces menus dépouillements? Entre lien et rupture perd-on son identité à chaque fois -- pour mieux s'en ressaisir ? Fragments ou ellipses quelles figures se dessinent dans ces petits rites de passage ? Qui saura les déchiffrer ? *




...vous connaissez ma terreur des chevaux et des voitures. Tout à l'heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n'ai pas eu le courage de la ramasser. J'ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable à vous, comme vous voyez !










Photographie © Valery Lorenzo

* J'attends...


6.3.15

L'immensité intime. La voyelle A


Habitants délicats des forêts de nous-mêmes

Jules Supervielle








MANTRA




La voyelle a est la voyelle de l'immensité. (...) Dans le mot vaste, la voyelle a conserve toutes ses vertus de vocalité agrandissante. Considéré vocalement le mot vaste, n'est plus simplement dimensionnel. Il reçoit comme une douce matière, les puissances balsamiques du calme illimité. Avec lui, l'illimité entre dans notre poitrine. Par lui, nous respirons cosmiquement, loin des angoisses humaines. (...) Parfois le son d'un vocable, la force d'une lettre ouvre ou fixe la pensée profonde du mot. (...) Mais quelle lenteur de méditation, il faudrait  savoir acquérir pour que nous vivions la poésie intérieure du mot, l'immensité intérieure d'un mot. Tous les grands mots, tous les mots appelés à la grandeur par un poète sont des clefs d'univers, du double univers du Cosmos et des profondeurs de l'âme humaine.






Gaston Bachelard, L'Immensité intime in La Poétique de l'espace








Galerie Wilma Tolksdorf

Hanauer Landstrasse 136

 Frankfurt am Main









Photographie © Axel Hütte, Niederwald -01, 2009 Ditone Print 155 x 205 cm Galerie Wilma Tolksdorf, Francfort





24.9.13

Saisir l'insaisissable. Backwards in Time Revisiting Rouen


 Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent...
 là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!


Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869
















Oui, "l'imagination fait le paysage"*. Impossible de voir la Normandie sans superposer sur ses  horizons liquides  le souvenir des pages de La recherche. Je me souviens de mes premiers séjours en Normandie occupée à chercher le modèle du clocher de Balbec se découpant sur la mer. Autant vouloir retrouver les impressions éprouvées pendant le sommeil, autant chasser ses rêves avec un filet à papillons. Il est possible, en revanche, de faire revivre en soi à volonté "l'impression poétique d'un voyage", ce que dans les débris du réel nous allons mystérieusement sauver. Pourquoi retient-on telle impression plus forte que telle autre, l'arrivée inattendue sur une place inconnue de Rouen où se tient un marché; un étal de volailles où on peut lire "colvert" sur un emballage, une petite échoppe qui vend des peignes en corne, les premières pommes d'été du pays, une édition des années 30, recouverte d'un tissu à damiers fané de Mon coeur mis à nu, reçu tel un trésor et  sacrifié à un ami proche en signe de partage. C'est que le plus important n'est pas ce que l'on voit, ce sur quoi l'on peut se mettre d'accord et partager une expérience en commun, non le plus important c'est l'invisible, ce réseau tissé très serré des images et des formes, des matières et des textures, des goûts et des odeurs que l'on porte en nous, des textes et des voix qui nous constituent, de la mémoire archaïque qui continue de nous imprégner et qui font que nous sommes chacun des mondes à part entière, des ilots de sensations qui ne peuvent pas communiquer entre eux, des territoires inconnus à nous-mêmes et aux autres.


*Voici le texte de Baudelaire auquel j'ai emprunté mon argument. Il rend compte d'une visite dans l'atelier d'Eugène Boudin.        


L’imagination fait le paysage. Je comprends qu’un esprit appliqué à prendre des notes ne puisse pas s’abandonner aux prodigieuses rêveries contenues dans les spectacles de la nature présente; mais pourquoi l’imagination fuit-elle l’atelier du paysagiste? Peut-être les artistes qui cultivent ce genre se défient-ils beaucoup trop de leur mémoire et adoptent-ils une méthode de copie immédiate qui s’accommode parfaitement à la paresse de leur esprit. S’ils avaient vu comme j’ai vu récemment, chez M. Boudin qui, soit dit en passant, a exposé un fort bon et fort sage tableau (le Pardon de sainte Anne Palud), plusieurs centaines d’études au pastel improvisées en face de la mer et du ciel, ils comprendraient ce qu’ils n’ont pas l’air de comprendre, c’est-à-dire la différence qui sépare une étude d’un tableau. Mais M. Boudin, qui pourrait s’enorgueillir de son dévouement à son art, montre très-modestement sa curieuse collection. Il sait bien qu’il faut que tout cela devienne tableau par le moyen de l’impression poétique rappelée à volonté; et il n’a pas la prétention de donner ses notes pour des tableaux. Plus tard, sans aucun doute, il nous étalera, dans des peintures achevées, les prodigieuses magies de l’air et de l’eau. Ces études, si rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu’il y a de plus inconstant, de plus insaisissable dans sa forme et dans sa couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours, écrits en marge, la date, l’heure et le vent; ainsi, par exemple: 8 octobre, midi, vent de nord-ouest. Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pouvez vérifier par mémoire l’exactitude des observations de M. Boudin. La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. À la fin tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois, devant ces magies liquides ou aériennes, de me plaindre de l’absence de l’homme. Mais je me garde bien de tirer de la plénitude de ma jouissance un conseil pour qui que ce soit, non plus que pour M. Boudin. Le conseil serait trop dangereux. Qu’il se rappelle que l’homme, comme dit Robespierre, qui avait soigneusement fait ses humanités, ne voit jamais l’homme sans plaisir; et, s’il veut gagner un peu de popularité, qu’il se garde bien de croire que le public soit arrivé à un égal enthousiasme pour la solitude. 



Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques,
 Salon de 1859, VIII Le paysage  


































Nuages blancs, ciel bleu vers 1854-1859, pastel sur papier 
14,8 x 21 cm, Honfleur musée Eugène Boudin/photo H. Brauner

2 Etude de ciel vers 1888-1895, huile sur bois 
38 46 cm © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn  


3 L'étal de volailles, place du marché Saint Marc  

4 Un des bistrots de la place du marché, Le Clos Saint Marc

5 Le vendeur de dahlias

6 Le tapissier Jérôme Thoumyre, rue Malpalu 

9 Les livres objets vendus à La Rose des Vents

10 La vitrine du bouquiniste

Photographies J'attends...





La rose des vents  salon de thé brocante
37 rue Saint Nicolas 
76000 Rouen


Le Marché Saint Marc
Place Saint Marc
Toutes catégories et brocante
vendredi, samedi, dimanche





9.12.12

Il n'y a pas de pas perdus. Eric Hazan réinvente Paris



Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, 
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Baudelaire, Le  Soleil*























"Ma vie entière n'a été qu'une longue rêverie divisée en chapitres par mes promenades de chaque jour." Cette phrase de Rousseau dans ses Notes écrites sur des cartes à jouer, Eric Hazan pourrait la faire sienne. Son livre L'invention de Paris se lit et se relit comme une rêverie, comme une flânerie. Il n'y a pas de pas perdus dans les dédales de la pensée de l'auteur; on peut la parcourir en tout sens et découvrir des passages insoupçonnés entre les différentes murailles de Paris, les diverses époques, la grande histoire ou la littérature ménageant des effets de surprises qui relient dans une même géographie réinventée le réel et la fiction. La référence omniprésente aux personnages de récits accroît la vie passée, présente et à venir de la ville de tout l'imaginaire des romans qui ont façonné son image. Le premier chapitre intitulée Psychogéographie de la limite trace à grands traits l'évolution de Paris, au travers de ses enceintes successives en soulignant la force de rupture inscrite dans sa morphogenèse. Un saisissant raccourci de l'histoire de l'éclairage  public et du maintien de l'ordre laisse affleurer un temps long discontinu et souterrain à l'oeuvre dans l'inconscient collectif. Habité par le souvenir de ses lectures - Balzac, Proust, Baudelaire, Walter Benjamin, Sébastien Mercier, l'auteur nous fait ressentir combien la construction de Paris relève davantage du mythe que de la géographie. Prenant le parti "des anonymes, des obscurs, des sans-parts, des architectes du désordre, qui de génération en génération, se sont transmis l'art d'empiler les magiques pavés", il fait dans Paris rouge une histoire symbolique de la révolution parisienne dont la grande forme est la barricade. Les deux derniers chapitres Les flâneurs et Les belles images sont une ode à tous ceux qui "depuis le dix huitième finissant ont initié la modernité en prenant la grande ville comme matériau et l'errance comme support de leur création." Le livre est paru en 2002, il est maintenant réédité dans la collection Beaux livres de Hatier avec une belle et riche iconographie. 


*Cité par Eric Hazan, L'invention de Paris, chap. Les flâneurs, p. 436, Seuil, 2002
Le choix  des  images vient des analyses de Eric Hazan, L'invention de Paris,  chap. Les belles images, Seuil, 2002













Eric Hazan, L'invention de Paris
Beaux Livres, Hatier, 2012



Walter Benjamin, Paris capitale du XIX° siècle,
 Le livre des passages, éditions Allia 






Marchand d'abat-jour, rue Lepic, Montmartre, 18e arrondissement, 1899 © Eugène Atget / Musée Carnavalet / Roger-Viollet 
Marchand ambulant, place Saint-Médard, 5e arrondissement, septembre 1899 © Eugène Atget / Musée Carnavalet / Roger-Viollet 
3 Robert Doisneau, Les halles 1933 © Robert Doisneau 
4 Charles Marville, rue des  Marmousets par la rue saint Landry, Paris, 1858 
5 Edouard Manet The Railwayoil on canvas, 1873, National Gallery of art Washington
6 André Kertész, Un matin d'hiver au café du Dôme, 1928 Ministère de la Culture, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, Rmn © Donation André Kertész















6.5.12

Unconscious (1) Costume noir et nudité, Le déjeuner sur l'herbe. "La faute à Manet."


"Nous célébrons tous quelque enterrement." Baudelaire

















1 Manet, Le déjeûner sur l'herbe, 1862-63, 208 cm × 265.5 cm, Musée d'orsay, Paris. 
2 Giorgione, La fête champêtre.
 Henri Fantin-Latour (1836-1904) Un atelier aux Batignolles, 1870.
 De gauche à droite: Otto Schölderer, Manet, devant son chevalet; Auguste Renoir portant chapeau,Zacharie Astruc, Emile Zola, Edmond Maître, Frédéric Bazille, Claude Monet.




"Quant à l’habit, la pelure du héros moderne, – bien que le temps soit passé où les rapins s’habillaient en mamamouchis et fumaient dans des canardières, – les ateliers et le monde sont encore pleins de gens qui voudraient poétiser Antony avec un manteau grec ou un vêtement mi-parti.
   Et cependant, n’a-t-il pas sa beauté et son charme indigène, cet habit tant victimé ? N’est-il pas l’habit nécessaire de notre époque, souffrante et portant jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d’un deuil perpétuel ? Remarquez bien que l’habit noir et la redingote ont non seulement leur beauté politique, qui est l’expression de l’égalité universelle, mais encore leur beauté poétique, qui est l’expression de l’âme publique; – une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques, croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois. Nous célébrons tous quelque enterrement. "
Baudelaire, Salon de 1846:  XVIII.  De l'héroïsme de la vie moderne


En 1863, le débat fait rage sur la question de la modernité et du costume dans les cercles artistiques. Dans son essai Le peintre de la vie moderne, Baudelaire s'interroge sur l'inaptitude des peintres de son temps à représenter leurs contemporains dans le costume de leur époque. Avec Le déjeuner sur l'herbe, Manet n'a pas tant choqué ses contemporains par son nu que par ses hommes en habit noir... Voir l'article Art, Costume and Modernism et sur le blog de Sollers, La faute à Manet.






The Economist, Mars 2012.



21.4.12

Dandysm. Fuzzy or Hairy? Bellocq's Wild Tea Party






The spotted hawk swoops by and accuses me, he complains of my gab and my loitering.
I too am not a bit tamed, I too am untranslatable,
I sound my barbaric YAWP over the roofs of the world.
Walt Whitman, Leaves of Grass














Photos ©  Susanna Howe


Baudelaire écrit dans Mon coeur mis à nu, "Le dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et dormir devant un miroir." Dans l'esprit de Baudelaire qui considérait le dandysme comme une métaphysique, il s'agirait d'un miroir de l'âme. L'attention extrême que le dandy porte à sa mise, à son langage, à son maintien et à son attitude ne serait qu'un  reflet de sa distinction, "de la supériorité aristocratique de son esprit."* Le dandysme comme  ascèse ultime donc. Qui sont les vrais dandys? Pas forcément ceux qu'on croit, ceux qu'on voit... Le dandysme serait un acte d'héroïsme qui aurait pour  périmètre d'action  privilégié la vie quotidienne et ses rituels obligés. Le dandy se jouerait des codes, les transgresserait dans une rébellion perpétuelle, une insoumission permanente  mélancolique ou jubilatoire. "Que ces hommes se fassent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou dandys, tous sont issus d’une même origine; tous participent du même caractère d’opposition et de révolte; tous sont des représentants de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain, de ce besoin, trop rare chez ceux d’aujourd’hui, de combattre et de détruire la trivialité." 
*Le peintre de la vie moderne, IX. Le Dandy, 1863. Baudelaire litteratura.com


Ces photos viennent de l'article Noble Savages, A Men's Tea Party de Susanna Howe pour le New York Times Style Magazine. On aperçoit Michael Shannon,  un des fondateurs de Bellocq Tea Atelieren train de tricoter. Un clin d'oeil  à Lytton Stratchey ou à William Morris qui s'adonnaient volontiers à ce passe-temps créatif?


 Wieki Somers High Tea Pot, 2003
Voir  Vanitas (1), Wieki Somers