13.8.12

Lyrisme du quotidien (1) . La maison natale de Colette


La façade principale, sur la rue de l’Hospice, était une façade à perron double, noircie,
à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, 
mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait,
 six marches d’un côté, dix de l’autre. 
Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d’orphelinat,
 son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d’un côté. *















Quand je suis arrivée pour la première fois devant le Musée Colette de Saint-Etienne-la-Puisaye j'ai eu le sentiment d'être flouée. Ce n'était pas là la maison bourgeoise et "boiteuse" de Colette qui "ne souriait que d'un côté". Celle-là avec son faux air de château ne sied guère à la désinvolture sans façon de Colette toujours prête à bousculer l'étiquette et la bienséance. Et bien voilà le mal est réparé et Colette va enfin retrouver sa maison d'enfance, la maison que Sido et le Capitaine durent quitter  pour dettes après la vente aux enchères publiques, le 15 juin 1890, des meubles qu'ils ne pouvaient emporter à Châtillon sur Loing, quand la jeune Gabrielle n'avait encore que dix-sept ans.   

Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatigué, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il que je le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune, - argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus, - qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin. *

Depuis septembre 2011, la maison où Colette a passé son enfance est classée "lieu de mémoire littéraire". Les travaux de réhabilitation sont menés par Pascal Prunet, architecte en Chef des Monuments Historiques assistés de spécialistes expérimentés et passionnés par le défi de la restitution d'un univers aussi intime qu' insaisissable. 

Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, - lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort, - un monde dont j'ai cessé d'être digne ? (...) *


* Colette, La maison de Claudine, chapitre 1
  

"Maison et jardin vivent encore, je le sais(...)." Oui ils vivent encore et plus encore. Ils sont partie intégrante de l'héritage  des lecteurs de Colette et leur lumière blessante de "saphirs aigus", leur gravité provinciale vont continuer de façonner leur goût et leur désir de maison. Dans Claudine à l'école, La maison de Claudine, Sido ou Dialogues de bêtes, Colette a fait de la maison de son enfance, de son paradis perdu un personnage à part entière. Il me semble qu'il manque à La poétique de l'espace de Gaston Bachelard un chapitre sur la phénoménologie de l'ombre et de la lumière qui sont parties constituantes de la géométrie de l'espace et à tout le moins de sa perception. En re-parcourant les écrits de Colette pour trouver les passages où elle parle de ses maisons ou d'appartements, des lieux qui l'ont accueillie ou repoussée, j'ai été particulièrement attentive à ses relevés de la lumière. Les appartements parisiens tout blanc et baignés de lumière électrique lui font regretter les coins et "rabicoins" de son cher Montigny de fiction. Il faudrait citer et analyser les nombreux passages où elle note avec une précision 
de scientifique
et une justesse d'observation de poète les états de la lumière.










Avenue de Wagram, ma tante Coeur habite une magnifique maison neuve déplaisante. (...) Moi, tout ce blanc des murs, de l'escalier des peintures m'offense un peu. (...) Le salon où nous attendons une minute continue désespérément les blancheurs de l'escalier. Boiseries blanches, meubles blancs et légers, coussins blancs à fleurs claires, cheminée blanche. Grand Dieu, il n'y a pas un seul coin sombre! Moi qui ne me sens à l'aise et en sécurité que dans les chambres obscures, les bois foncés, les fauteuils lourds et profonds! Ce "quinze-seize"* blanc des fenêtres, il fait un bruit de zinc froissé...(...)

"Petite fille, vous ne préfériez pas un joli logis clair comme celui-ci à cette rive gauche noire et mal fréquentée?
--Ma tante, je crois que j'aime mieux la rue Jacob et l'appartement de là-bas, parce que les chambres claires me rendent tristes.(...)"
Ce salon blanc avec des poires électriques dans tous les coins, me rendra épileptique. (...)
La salle à manger est blanche aussi! Blanche et jaune, mais c'est quasiment. Et les cristaux, les fleurs, la lumière électrique, tout ça fait un raffut sur la table, à croire qu'on l'entend. C'est vrai, ces pétillements de lumière me donnent une impression de bruit. (...)
"Marcel, mon mignon, montre un peu l'appartement à Claudine. Tache qu'elle s'y sente un peu chez elle, sois gentil...
--Venez, me dit le "mignon"", je vais vous montrer ma chambre."
J'avais bien pensé qu'elle était blanche, elle aussi! Blanche et verte, avec des roseaux minces sur fond blanc. mais tant de blancheur m'inspire à la fin l'envie inavouable d'y verser des encriers, des tas d'encriers, d'y noircir les murs au fusain, de souiller ces peintures à la colle, avec le sang d'une coupure au doigt... Dieu comme je deviendrais perverse dans un appartement blanc!
*étoffe de soie
Claudine à Paris

C'est en voyant Marianne Evennou rechercher inlassablement une lumière douce et tamisée, traquer les jeux de l'ombre et de la lumière, lors d'une de ces journées d'été si rares à Senlis où le ciel est d'un bleu de saphir aigu,, alors qu'elle s'amusait à prendre en photo l'intimité d’une maison senlisienne que ces réflexions me sont venues. Merci à toi Marianne pour ce regard  tout en  délicatesse.






















2.8.12

Sur la route des vacances (4) Sophie Calle, la chapelle des Célestins, huile d'olive et jansénisme


















1, 2, 3 Sophie Calle à la chapelle des Célestins, photographies J'attends
4  Décor en marqueterie intérieur d'une porte  de l'armoire qui renfermait les trésors de la sacristie de la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon




Dans l'étonnante chapelle des Célestins, Sophie Calle expose les reliques de Rachel, Monique dans une mise en scène ambiguë de sa relation à sa mère. Si son travail nous laisse perplexe, le lieu est d'une beauté mystique et sublime. Un lieu pour le recueillement et l'élévation qui résiste aux kitscheries les plus égocentriques. Ces excès ou ces manques, deux versants d'une même dialectique, nous préparent à acceuillir de plus subtiles émotions. En allant chercher l'huile d'olive du Moulin de la Chartreuse, goûté chez Thierry Baucher au restaurant Les Cinq sens, nous découvrons par hasard les trésors cachés du Musée Pierre de Luxembourg de Villeneuve-lès-Avignon. Installé dans une ancienne livrée cardinalice du XVIe siècle, il abrite de très belles oeuvres de la peinture française et provençale des XVe, XVIe et XVIIe. L'accueil est magnifique, autant que les collections. Cédant à notre curiosité, la jeune assistante du conservateur nous ouvre les portes d'un exceptionnel meuble à secret début XVIIe siècle provenant de la Chartreuse du Val de Bénédiction. Les peintures de Philippe de Champaigne présentées à hauteur des yeux, montrant à l'échelle un les personnages de la Crucifixion et de la Visitation nous affolent par leur bleu marial fait de précieux lapis-lazzuli rapporté d'Orient et leur composition d'une extrême rigueur. Deviendrions-nous des Solitaires jansénistes? 




Ambigu 


Dans une niche, le journal de cette mère devineresse et divine est ouvert à un 31 décembre. Certaines pages ont donc été déflorées avant lecture. Sur celle-ci, il est question de «l’arrogance égoïste de Sophie. Seule consolation. Elle est tellement morbide qu’elle viendrait me voir sous ma tombe beaucoup plus souvent qu’à la rue Boulard.» La mère, décidément, paraît avoir prévu l’exposition que sa fille lui dédie. On se demande alors, mais on se le demandait déjà, si Sophie Calle n’a pas écrit elle-même ces journaux intimes, si tout cela n’est pas une création née du chagrin, du souvenir, de l’idée, d’une volonté espiègle de faire la nique au temps et aux frontières qui nous séparent les uns des autres. Bref, on se demande si elle n’a pas bâti elle-même, comme une petite fille, plus de la moitié du pont qui la relie à celle qui n’est plus. Le sens du mausolée n’en serait pas moins riche et nous en dirait tout aussi long, c’est-à-dire aussi peu, sur les rapports qu’entretient, à travers l’imagination, chacun avec sa propre image, et toute réalité avec cette ombre qui l’accompagne, et que certains continuent d’appeler fiction. Bref, si ce qu’on voit est vrai, c’est bien ; si c’est faux, c’est encore mieux.

Extrait du bel article de Philippe Lançon dans Libération 






Sophie Calle
Rachel, Monique
8-27 juillet 2012
Eglise des Célestins 
Avignon


Musée Pierre-de-Luxembourg



3, rue de la République 
30400 Villeneuve lès Avignon
04 90 27 49 66



Les Cinq Sens*
18 rue Joseph Vernet
84 000 Avignon 


Cuvée terroir Médaille d'or Paris 2011
Moulin à huile de la Chartreuse
 de Villeneuve  et des Pays d'Avignon


Centre Historique 
Rue Pouzargue
Villeneuve-lès-Avignon