26.4.14

L'instant et l'éternité. Kierkegaard's Silence



 Considérez l’herbe des champs – qui est aujourd’hui. 

Sören Kierkegaard







Celui qui sait garder le silence découvre un alphabet possédant autant de lettres que l'abécédaire habituellement en usage; il peut tout exprimer dans son argot de voleurs; il y trouve alors le rire pouvant répondre au soupir le plus profond, le mot d'esprit exauçant la prière la plus importune.

Sören Kierkegaard, La Répétition, Payot 2003*









1 Vilhelm Hammershøi, Dust Motes Dancing in the Sunlight, Interior of the Artist's Home (1900)




* Collection Petite Bibliothèque, traduction du danois par Jacques Privat




24.3.14

Message in a Bottle. Le merlan en colère


These fragments I have shored against my ruins

T.S. Eliot









Ma Grand-mère nous disait qu'à l'intérieur de la tête du merlan on
 trouvait la Vierge.




Elle roulait les poissons dans la farine et les arc-boutait pour 
leur coincer la queue entre les dents avant de les faire frire.




Elle appelait ça "des merlans en colère".
Elle nous les servait brûlants avec de la salade de tomates
 et des olives à la Grecque.




Nous, les enfants, nous étions contents. On pouvait plonger les doigts
 pour défaire la chair blanche
 sous la peau croustillante. Et puis on disait: 
"Mamie! tu nous aide à trouver la Vierge?"





Il fallait fouiller dans la tête du merlan. Décrocher la mâchoire en forme de petit boomerang.
On s'étonnait de toutes ces dents 
dans une bouche de petit poisson. 
Il ne restait des yeux que deux petites billes blanches 
qui roulaient sous les doigts.
Je me disais alors qu'il avait eu raison d'être en colère.




Et dans cet enchevêtrement de pics et de lanières gluantes, on trouvait enfin la Vierge.
Blanche, les mains jointes dans la lumière laiteuse de son aura de dentelle. *



J'ai rencontré Cat sur le net. Nous ne nous sommes jamais ni parlé, ni vu mais nous tenons la ligne chacune à un bout. Je suis souvent touchée par ces fragments qu'elle sauve du naufrage et de l'oubli. Il me semble parfois que nous charrions les même débris et que nous nous agrippons à la même planche. Dans son film, La Femme du Gange, Marguerite Duras a inventé le personnage du Fou. Elle dit de lui que c'est une forme creuse sans mémoire qui garde la mémoire de tous. C'est une tête passoire, trouée qui se laisse traverser. C'est un gardien de la mémoire de tous, un guetteur. Dans le film d'Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique, le professeur Henri Laborit parle de cette mémoire qui nous vient des autres. Il dit que nous sommes faits des autres, que nous sommes les autres.

Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance, et peut-être avant in utero, les stimulus qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres. Nous ne sommes que les autres. Quand nous mourons, c’est les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir. 1

Une très belle façon de dégager le sens de la vie, "cette soif d'errer à la rencontre de tout" dont parle André Breton dans L'amour fou. Il suffit d'ajouter de tout et de tous. "Only connect", la belle injonction de l'épigraphe de E.M. Forster dans Howards Ends convoque la même disponibilité. 


La sympathie qui existe entre deux, entre plusieurs êtres semble bien les mettre sur la voie de solutions qu'ils poursuivaient séparément en vain.(...)Notre chance est éparse dans le monde, qui sait, en pouvoir de s'épanouir sur tout, mais chiffonée comme un coquelicot en bouton. Dès que nous sommes seuls à sa recherche elle repousse contre nous la grille de l'univers, elle joue pour nous duper sur la triste ressemblance des feuilles de tous les arbres, elle vêt le long des routes des robes de cailloux. 2





1 Henri Laborit, dans Mon oncle d'Amérique

2 André Breton, L'amour fou, chapitre III







Lien: *Dessins et texte reproduits de Message in A Bootle, le blog de Cat

17.3.14

Grande lessive. Vers le pays d'Auge en passant par Rouen




















Le ciel est si bleu, si haut, si pur on dirait que les anges et les chérubins ont fait leur lessive. Un halo plus blanc juste au dessus de la ligne d'horizon signe la promesse d'une journée radieuse. Les plis de l'hiver se défroissent dans la vapeur d'un matin printanier. Les pommiers en fleurs moussent encore dans votre mémoire et se superposent à une plage de diamant étincelante. La Côte Fleurie et son arrière pays frais comme du beurre, ses maisons de brique rose, ses nuages crémeux et ses plages de  débris nacrés;  votre  première vision de la Normandie est associée pour toujours aux pommiers en fleurs et pétille comme un verre de cidre. Le goût de la pomme et l'odeur des viburnums. Les clochers s'envolent, les cloches sonnent à grand fracas. Vous prenez la voiture et partez pour Rouen, le GPS vous fait découvrir tout un monde caché de jardins timides et de vergers discrets, d'églises minuscules encapuchonnées d'ardoise. Rien n' arrête votre détermination d'arriver au plus vite, à peine si quelques brocantes signalées sur la route vous donnent quelques regrets aussitôt oubliés. Vous voguez sur l'écume de vos souvenirs et l'air transparent et léger vous enivre. Le paysage se déroule comme un long ruban dont vous reconnaissez toutes les nuances.  A Rouen, vous vous arrêtez dans un bistrot qui  a l'air de ne pas avoir changé depuis le début du siècle dernier, vous commandez une andouillette AAAAA qui arrive aussitôt dorée, entourée de  pommes frites maison et de tomates confites. Vous dégustez votre assiette en fondant de plaisir, assise à la terrasse au soleil, face au marché Saint Marc. A coté de vous de jeunes gens, une jeune femme et deux jeunes hommes se régalent d'un magret de canard; leur cageot de légumes, trône  à leur côté sur une chaise vide. Ils parlent de leur méconnaissance de l'histoire de l'Empire et de la fin du 19ème siècle. Un des trois avoue ne pas faire la différence entre Napoléon Ier, et Napoléon III. Ils s'expriment dans une langue qui vous rappelle celle de Rohmer. Cette petite scène dont vous êtes témoin malgré vous, vous ravit le coeur. Vous feuilletez des magazines  destinés aux clients, Causette et les Inrock, vous vous émerveillez de trouver cette presse ici. Vous vous dîtes que la France est un pays magnifique et que vous devriez revenir plus souvent. Il ne reste presque rien de l'impression d'un pays secoué par la tempête que les médias vous ont donné cet hiver, à peine l'ombre d'une inquiétude. Le soleil vous fait cligner des yeux et vous assomme un peu. Vous vous abandonnez à la douceur et à la sérénité d' un frisson d'optimisme. Vous penserez plus tard à traquer l'inquiétude, le malaise et les signes de repli sur soi d'un pays en crise. Pour l'instant vous fermez les paupières et vous vous laissez gagner par l'insouciance. 




Café de l'Epoque
43 rue Armand Carmel
Rouen


La Buvette du Robec
219 rue eau-de-Robec
Rouen

Maison Sérieuse
Jérôme Thoumyre
Curiosités 
106 rue Malpalu
Rouen


Les Cousines 
Pâtisseries anglaises et françaises
16 place du lieutenant Aubert
Rouen




Lien: Bernard Turle: Autopsie d'une inquiétude, Editions François Bourin, mars 2014










1 Café de l'Epoque, 2&3 Le terrain de pétanque au chevet de l'église Saint Maclou, 4&5 L'aître Saint Maclou, 6 La Buvette du Robec


*Toutes ces adresses sont situées dans le quartier Saint Maclou.